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ET DE
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Avec une Préface illustrée
DE
CH. LÉANDRE
ET UN FnONTISPICE DE
LOUIS IVIORIN
DEUXIEME EDITIOM
PARIS
LIBRAIRIE G II. DEL AG RAVE
15, RUE SOU F FLOT, 15
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réserves pour tous paj's.
Copyright by Ci. Delagiave 1913.
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LA CARICATURE
ET
LES CARICATURISTES
CHAPITRE PREMIER
LA CARICATURE EN GÉNÉRAL AUX DIVERS TEMPS ET SURTOUT EN FRANCE
De tous temps le rire fut : la caricature, donc, exista dès la création des êtres et des choses. Cette observation gaie de la nature date de la venue de l'homme, qui formula aussitôt, dans un sourire, sa première impression.
« Le l'is est le propre de l'homme, » a dit Rabelais, dont l'oeuvre comique est imposant en la matière ; nous ajouterons que, chacun possédant en soi une manière de ce « ris », la variété dans cette naturelle « dilatation de la rate » n'est pas faite pour nous déplaire.
Tour à tour froide ou à peine contenue, cette hilarité que l'on sent en soi se manifeste, toute cette diversité du comique, due pour sa [dus grande cause au degré plus ou moins aiguisé de l'observation, dépendant souvent d'une aptitude spéciale du cerveau, confine à une expression particulière dans tous les arts.
C'est l'exagération aigur- du « type » l'idicule, sa notation synthétique en deux coups de crayon, en deux lignes, en deux sonorités.
De même que le Guignol amuse les enfants, le spectacle de la rue dans
18 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
son absence d'équilibre, par son continuel contraste, ne nous laisse pas indifTé- rents, il déteint sur notre œuvre, prouve notre àmc et caractérise notre manière de voir; en un mot, il nous impressionne.
Le crayon stigmatisa certains grotesques et, la littérature aidant, exprima des ridicules spéciaux; finalement, l'esprit châtia tout, et on lui pardonna en faveur du comique déployé, sans s'attarder à la critique, puisque l'on était désarmé par le rire.
Eternellement le rire sonna clair : avant Rabelais et Molière il y eut Aris- tophane, prédécesseur lui-même de Térence et de Plante; Callot éblouit avant Daumier, qui ne se doutait guère de Forain, — toutes proportions gardées, naturellement, puisque les transformations du système hilare se font si rapides dans un coup de fouet cependant si pareillement stimulateur.
Depuis le pince-sans-rire jusqu'au sérieux bouITon, en passant par la déso- pilation, quelle marge infinie pour ce qui concerne le déploiement nuancé du grotesque I
Au théâtre, au sein même du noir drame, voyez que le rire jaillit, provoqué par un rôle comique indispensable, cette note claire, ai'gcntine, qui s'égrène, fait favorablement diversion aux larmes. Après la pluie vient le soleil. Les rois, jadis, n'aimaient-ils pas à s'entourer de boulions pour égayer leur es[)rit?
N'avons-nous point conservé encore la vénération de Sa Majesté Carnaval?
Quoi de plus triste que la difformité, et cependant quel spectacle plus ridi- cule que celui des culs-de-jatle, des bossus! D'autre part, quelles étonnantes créatures que ces animaux aux proportions vastes, aux curieuses formes : ces éléphants, ces girafes, ces hippopotames! Quelle bonne prise au ridicule toutes ces observations font naître ! comment ne pas s'expliquer cette réalisation spé- ciale que lui donnèrent des cerveaux enclins!
A toute époque, on flétrit le ridicule, sans que l'on veuille jamais prendre un intérêt quelconque à ses causes souvent pénibles; de même que \c rire n'est que subalterne dans la vie, un état purement capricieux de l'àine, de même cette compassion apparaît imitiie : ce serait nuire à la gaieté d'une remarque
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 19
instantanée, qui n'a d'autre but que celui d'intéresser spontanément dans sa qualité d'observation superficielle, selon une disposition spéciale.
Labiche, qui écrivit le Misanthrope et l' Auvergnat, était un triste; cepen- dant, les vaudevillistes actuels, pour la plupart, s'ils ne sont pas lugubres à la ville, affectent volontiers cette attitude en désaccord avec leurs productions.
Caran d'Achc est froid, de même Forain. Voici dune un état d'âme (|ni nous révèle l'existence d'un comique raisonné, dirigeable, qui peut être curieu- sement opposé cà l'entrain que nous croyiions nécessaire tout à l'heure.
La caricature a créé des types impérissables : Henry Monnier modela Joseph Prudhomme; Daumier, qui avait repris le cynique et ingénieux Robert Macaire inventé par Frederick Lemaître, imprima un caractère plus sympa- thique à ce personnage, qu'il consacra. Mayeux, sous les doigts de Traviès, étala sa bosse impudente et moi'dit, de sa verve rageuse, à ce point de demeu- rer légendaire. Et Polichinelle, et Arlequin, et Pierrot, et RamoUot, et Boqiiillon !
Quelques esprits méthodiques, désireux de vaines classifications, s'inquié- tèrent sérieusement de la qualité d'art exprimée par la caricature, d'où ces enquêteurs voudront sans doute conclure à une infériorité basée sur l'expres- sion sommaire de celle-ci, sa contexture souvent grossière.
Peu nous importent ces considérations magistrales: pour ces raisons d'in- térêt mesquin qu'elles éveillent, en présence de l'œuvre qui retient notre atten- tion, elle prime malgré tout.
Cet âpre désir de cataloguer, de classer l'admiration, sans doute pour l'en- seigner soi-disant « à sa place », pourrait, selon nous, porter atteinte aux divines qualités du don et nous priver, par là même, d'un grand nombre de bonnes œuvres.
On ne pardonne pas volontiers aux gens qui dévoilent nos turpitudes et accusent nos faiblesses, il est vrai.
Cette charge à fond de train, dirigée conti'e les gens ridicules, dans la critique exacte de leurs manies ou de leurs travers, ou simplement de leur ingrate physionomie, dut évidemment de tous temps indisposer les esprits
20 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
étroits qui se croyaient vises. Doit-on conclure de cela à l'infériorité d'un genre ?
Écoutons à ce sujet M. Champfleury, qui mettra justement les choses à leur'place : « Quoique sur un plan effacé, le caricaturiste subit une partie de ces dédains. On le laisse dans l'isolement. L'iiommo n'a pas de récompense à attendre que de la mort, mais, ce jour-là, la mort qui ne pardonne à personne et qui brise la couronne des princes pour en montrer la fragilité, ce jour-là, la mort, pleine de pitié pour d'honnêtes natures méconnues, leur tend, au bout de sa faulx, la couronne immox'telle de la réputation. »
Récréons-nous donc franchement en présence du rire bien exprimé, sans nous attarder à la pesante critique en mal de catégorie.
On ne peut, à coup sûr, prétendre que la caricature soit d'essence particu- lièrement française, malgré, cependant, la légèreté que l'on se plaît à nous reconnaître. Certes, chez nous l'esprit de la légende, cette adjonction de litté- rature spéciale, constitue notre réelle supéi'iorité ; le style « réduit », l'épilhète heureuse, tout cela concourt au résultat vainqueur.
A l'étranger, l'hilarité est provoquée, en plus grande partie, par le détail ingénieux du dessin, sa mine, son aspect.
En Allemagne, notamment, le dessin, souvent même, annule la légende; il se présente seul avec plus d'avantage. C'est, du reste, à ce pays, et plus par- ticulièrement à l'Autriche, que nous devons ces remarquables scènes muettes, dont la succession est savamment amenée jusqu'à l'éclat de rire final.
Jkisch, un remarquable caricaturiste de Munich, dont nous parlerons plus loin, donna lo premier l'essor à ce genre, dans lequel il a Irioiiiphé, atteignant, par la verve seule de son dessin, jusqu'au plus haut comique.
Rien souvent donc, la légende qui accompagne un croquis alli-nue l'ellort du grotesque exprimé par celui-ci, et réciproquement. Nous en avons des exemples fréquents dans la caricature politique surtout.
Cette dernière sorte de caricature, seule, ne s'est guère transformée; elle ne demande guère qn'iinn application spéciale, — non arlisli(|iio le plus souvent, — une compétence particulière, et son succès dépend sculcnicnl d(> l'Iieureuse
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 21
idôe. Elle est suffisante, pourvu qu'elle satisfasse l'opinion politique du puhlic qui passe.
« Chaque génération, du reste, adopte une manière de caricature poli- tique. Cette manière, relevant autant de la vie courante que de l'art, sombre en même temps que la génération qui la vit naître. Elle est aussi éphémère que les hommes qu'elle caractérisait. »
La plupart des caricaturistes ou humoristes, les dessinateurs de journaux dits amusants, dessinent toujours dans une même forme; la légende seule varie.
Les dessinateurs de charges politiques en France sont, à ce point de vue et dans ce genre, inférieurs aux caricaturistes de Punch, à Londres; de Puck, à New-York, et de Kladeradatsch et du Fliegenden Blàtter, à. Leipzig et à Munich.
La caricature ne vise plus à la satire, il est vrai; l'entière liberté de la presse paralyse ses moyens. Qui ne se souvient des images satiriques dont les Grandville, les Daumier, les Gill, tour à tour, amusèrent et révolutionnèrent Paris? Quel scandale! quel tapage, lorsque Gill dessina le fameux Melon et la Passoire, sous l'Empire !
N'a-t-on pas encore présente à la mémoire l'ingénieuse Poire symbolique créée par l'imagination diabolique de Philipon, qui, à travers d'audacieuses transformations, nous fit entrevoir dans ce fruit l'image irrévérencieuse de Louis-Philippe?
Aujourd'hui, les dessins immoraux sembleraient devoir plus particulière- ment attirer l'attention du public... Autres mœurs!
On a, en général, une conception fausse de la caricature.
Il ne suffit pas toujours d'avoir une idée drôle pour que l'effet drolatique se retrouve dans le dessin. Pour les gens de goût, sojuvent une idée très amu- sante ne produit plus aucun effet lorsqu'elle est mal traduite par l'artiste ; mais le public, très mauvais juge en art, ne se doute pas de cette anomalie. Aussi, dans certains pays, croit-on à la drôlerie seule de l'idée.
A New-York, on paye une idée drôle apportée à un journal illustré, de un à trois dollars (15 francs). Elle est souvent accompagnée d'une indication de
22 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
croquis grossier, qu'un dessinateur moins maladroit exécute aussitôt pour le journal. Huit fois sur dix, le dessin tue l'idée sans que nul y prenne garde, ni le public ni inèuie le dessinateur.
Quant à l'homme aux idées drôles, il touche ses dollars et rapporte bientôt lia lot de légendes curieuses, surtout politiques.
En toute caricature, il faut trouver une synthèse, une formule de dessin; il ne s'agit pas là de se complaire à la réalisation de l'étude, il est nécessaire (le créer une manière dont on ne Avariera pas si l'on ne veut nuire à sa propre personnalité, au coup de crayon, que chacun reconnaît, à cette sorte de gloire de la signature, révélée par m\.rien, de convenu, par parti pris.
Cette simplification originale, que l'on cherche pour se caractériser, ce truc, pour mieux dire, plus ou moins ingénieux ou artistique, adopté ensuite pour n'en pas varier, s'il obtient quelque succès, offre un écueil réel : c'est de donner prise à l'imitation.
Elle réussit ])lus ou moins, naturellement, mais toujours est-il que cette queue de contrefacteurs est déplorable pour un genre, surtout dans l'art qui nous occupe, dont la production est des plus répandues et des plus accessibles.
Mais de même qu'au théâtre, le créateur d'un rôle consacre, par ce fait seul de priorité, le rôle qu'il joue, de même le lanceur d'un genre conservera toujours le mérite de sa supériorité, même s'il a été dépassé.
D'autre part, le caricaturiste qui doit rationnellement se préoccuper autant de la légende explicative de son dessin que de son dessin même, imprime à cette manifestation double de son crayon et de sa plume une marque inséparable qui le fera toujours original, malgré toute imitation. Quelquefois, le dessin provo- quera la légende, souvent ce sera lo contraire; ceci n'est, au reste, souvent qu'une variété dans le mode de travail, que le résultat seul pourrait faire triompher.
A travers cette production légère qui nous occupe (légère parce qu'elle touclie naïvement à l'étude de la nature, non parce qu'elle est inférieure comme art), nous pouvons facilement distinguer deux genres d'expression comique : les humoristes comme II. Monnier, Gavarni, Grandville, Charlet, Grévin, Wil- lette, etc., et les caricaturistes comme Cham et André Gill.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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Les premiers visent plus particulièrement ù la critique des mœurs, cher- chant l'étude des physionomies et des caractères dans leurs charges; les autres, portés de préférence au grotesque, peu préoccupés même d'arriver à la presque
Caricature japonaise.
illusion; les uns, respectueux en quelque sorte du ridicule naturel; les autres, épris du rire, sans aucun souci de la réalité.
Nos préférences artistiques sont acquises aux humoristes, mais l'engoue- ment du gros public s'adresse plus volontiers à la lourde caricature ; la légende seule met souvent tout le monde d'accord.
24 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Car il faut avoir la légende, voilà le point capital pour un caricaturiste excellent! Bien souvent, il est vrai, des cerveaux plus aptes à trouver le mot drùlc, le souinèrent-ils au crayon du dessinateur. Charles Pliilipon, que nous verrons bientôt, le créateur de la caricature politique moderne, se montra plu- tôt inspirateur de la phrase satirique, qui allumait le dessin, que dessinateur.
Daumier dut à la démoniaque verve de Philipon le succès de bon nombre de ses planches, notamment celles au bas desquelles il exprima sa haine contre la monarchie de Juillet.
« Autant vaudrait dire aux peintres : « Ne faites pas de portraits! » que de leur dire : « Ne faites pas de caricatures! » Connaissez-vous, en effet, bien des portraits sérieux qui ne soient pas quelque peu caricatures par quelques côtés?
« Entrez au Salon de peinture, regardez bien tous ces bourgeois qui éta- lent leurs croix d'honneur, toutes ces femmes qui montrent leur mérinos rouge ou leur velours noir, ces enfants en uniforme de hussards, ces messieurs en habit de garde nationale, ces portraits de rois et de princes dans toutes sortes d'altitudes!
« Ne sont-ils pas là de véritables caricatures, aussi loin de la vérité que de la vraisemblance? D'où je conclus encore que la caricature est partout, qu'elle est inattaquable, qu'elle échappe à tous les murmures, à toutes les clameurs, à tous les supplices, à tous les procès. »
Ces lignes si intéressantes sont signées Jules Janin ; elles expriment une fois de plus encore l'état comique latent dans la nature, l'élément intuitif de la gaieté qui dort sciemment ou inconsciemment dans l'être, pour déborder ensuite et se formuler en diverses manières naïves, puisque naturelles.
Celte synthèse presque obligatoire pour l'image gaie, cette niaiserie vou- lue dans le rendu ou cette suiTisante note qui n'arrête nos yeux qu'au moment par l'éloquence hâtive d'un trait spirituel, rien que spirituel, trouve, du reste, sa plus grande force d'expression dans les croquis informes que dessinent les enfants.
Ceux-ci sont des caricaturistes iiiiics, p.ii' leur ignorance presque du dessin.
LA CARICATURR Kl KKS CA RlCATUUl STKS
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On connaît l'amusante image que Steinlen reproduisit d'après un dessin de ses propres babys? Nous faut-il rappeler aussi les efforts de cerlams artistes pour revenir à cette naïveté primitive, à la recherche du non-convenu, à la trouvaille hébété à force d'être travaillée?
Quel exceltent rire, en effet, que celui qui souvent nous secoue, naturelle- ment, sans l'artifice du métier, trop visible, sans les vaines préparations!
Regardez le dessin des artistes orientaux, des Japonais de préférence, ces maîtres décorateurs si primitifs, qui ne demeurent guère inimitables que parce
Caricature japonaise.
qu'ils ne voulurent jamais imiter les autres! Ne puisent-ils pas leur réelle force dans cette sorte d'impuissance entêtée, voulue, hostile au progrès ou plus jus- tement réfractaire aux manifestations artistiques des autres pays?
Hokou-Saï, Mitsouki, et tant d'autres, nous ont laissé des albums bien curieux, tantôt raillant leurs dieux, se riant de nos tares physiques, tantôt stigmatisant en des types fantastiques la puissance, la cupidité, la fortune, tour à tour malicieux et naïfs dans des alternatives de rêve et de réalisation enfan- tines. Les caricatures japonaises débordent de drôlerie, sans désir de vraisem- blance, avec le seul but d'atteindre à la seule tâche décorative, quoique cepen- dant les Chinois soient véritablement seuls arrivés au raffinement par excellence du baroque, à cette complexité dans l'extravagance.
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Ces derniers ont j^our les hommes gras une admiration des plus démesu- rées; ils ont résumé l'idéal de cette préférence lourde et disgracieuse par le Pou-Taï, le dieu du contentement, une œuvre sculptée qui représente un être gonflé, presque informe, tant il est démesurément obèse.
C'est l'image du « repu ». Chose curieuse, tandis que les Chinois admirent religieusement cet épanouissement de la graisse, ils le répudient catégorique- ment chez la femme, dont le type idéal pour eux est l'élégance, la fragilité, presque la maigreur.
En Europe, étant donné le format strict, conventionnel, des publications
Tùles grolesques do Léunaiid de Vinci.
d'images, la fantaisie est limitée, et l'harmonie des compositions en est réduite à une monotonie regrettable.
Malgré ce cadre étroit qui les enserre, bon aond^rc d'artistes atteignirent quand nirnio à l'originalité dans la présentation à l'esprit de l'cHet inséparable de la drôlerie et de l'étrange, en faveur d'une disposition seidenient curieuse il est vrai, mais qui, par l'habitude, nous est devenue facilement un charme.
On dessine tout en haut ou tout en bas d'une feuille, trop à gauche, troj) à droite; quelquefois une image court du recto au verso; c'est une désinvolture artistique dont la fantaisie plus apte des caricaturistes s'empare, plus autorisée qu'elle esta oser le comique.
Le rire, après tout, est une détente nécessaire aux grandes pensées, aux durs labeurs; les maîtres les plus réputés nous révélèrent volontiers ce c6té gai
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
27
de leur âme; nous dirons môme que RaphaOl et Jean d'Udine montrèrent les premiers grotesques, dont ils furent les créateurs, voici comment. On découvrit dans les ruines du palais de Titc quelques chambres enfouies sous ces ruines et semblables à des grottes, dont les parois étaient couvertes de peintures dans
Cai-iculure contre Talleyrand. Publié au A'«//i Jauite, par Eugène Delacroix,
le goût des ouvrages bizarres et plaisants que l'on a depuis appelés g?'otesques, parce que les peintures auxquelles on les a comparés étaient dans des grottes.
Michel- Ange, notamment dans son Jugement dernier, se laissa aller à la réalisation audacieuse de son génie parfois ironique dans sa puissance d'obser- vation et d'expression sans limites. Nous avons au Louvre des dessins de ce « géant » qui témoignent d'une recherche sarcastique rare, inséparable tou- jours d'un métier superbe ei d'une connaissance de la forme que les maîtres
28 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
seuls possèdent. Léonard de Vinci, dans les nombreuses caricatures qu'il nous laissa, presque des ébauches, des pages d'album, nous semble prendre autant de plaisir à traduire la laideur, à la fouiller, qu'à rendre la Beauté. Il atteint, selon nous, l'idéal, dans ces contrastes multiples de la figure humaine; c'est souvent la répétition d'une recherche toujours la même, une création idéale de la cocasserie qu'il voudrait fixer, dont certaines trouvailles nous arrêtent et nous permettent de conclure en faveur de cette nouvelle réussite du maître.
Delacroix également, dans sa jeunesse, ne craignit pas d'oser attaquer avec son crayon les hautes personnalités de son temps, M. de Talleyrand entre autres : il signait alors E. XXXXX.
En littérature, Victor Hugo adora crayonner des figures grotesques en marge de ses remarquables poèmes. Il créa Triboulot, Ouasimodo; après avoir longuement cherché la silhouette de ces monstres, il leur donna seulement une âme humaine pour racheter un peu leurhideur physique.
Henri Meilhac, le spirituel auteur dramatique, le futur académicien, sous le pseudonyme de Valin, n'avait-il pas, à ses débuts, cherché dans le dessin comi- que, au Journal pour rire, l'expression de sa verve étincelante, et, bien avant lui, Hoffmann, le fantastique conteur allemand, ne s'était-il pas essayé avec succès dans cette branche de l'art?
En musique également, certains maîtres se comj)lurent à la recherche gaie de l'harmonie pour sa faculté imitative.
11 ne s'agit point là de symphonie, nous voulons parler de ces ingéniosités curieuses seulement, non artistiques, souvent clownesques même, dont certains instrumentistes gaiement firent leurs hors-d'œuvre. Nous nous souvenons de cette amusante illusion de la vielle que le célèbre violoniste Sivori nous donna \n soir, de ces cris de bêtes qu'il arracha à son instrument tandis que montait une plainte de la mer, des vociférations de foule lointaine...
Dans un ordre beaucoup plus relevé, nous citerons une fantaisie étourdis- sante de cette verve imitative d'une vérité puissante; nous avons nommé la i^ijmphonie zoologiquc signée Saint-Saëns, qui nous permet d'entendre, exacte- mont enregistres, depuis la voix gutturale de l'éléphant jusqu'au bruit cristallin
LA CAIUCATURE ET LES CARICATURISTES
29
(le la cascade d'eau qui s'égrène, en passant pur une marche fossile un peu macabre dont l'effet est superbe et... burlesque.
Chorubini nous donne une autre... note : le grand musicien aimait à com-
Pou-Taï (Poussah), dieu chinois.
poser en société; si l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait aussitôt un jeu de cartes à ceux qui jouaient auprès de lui et le couvrait ensuite de carica- tures et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres, car son crayon était aussi facile que sa plume, bien que différemment éloquent.
30 LA CARICATLllE ET LES CARICATURISTES
Qui no connaît encore les belles et souvent hilarantes fantaisies, d'une exé- cution remarquable, du reste, qui décorent nos superbes cathédrales, nos prin- cipaux monuments? Qui n'a ri au spectacle curieux, inattendu, de ces gouttiè- res, de ces cariatides évocatrices de la plus franche gaudriole, en présence de toutes ces manifestations gaies, enfin, que nous laissèrent les glorieux sculpteui's de jadis?
Étonnante, n'est-ce pas, cette statuaire grotesque, indécente souvent, au cœur même de l'Église, exécutée en toute liberté, en toute licence, sous les yeux amusés des moines et des prêtres !
La caricature donc, pas plus que tout autre art émouvant, n'a laissé les artistes indifférents ; elle n'est donc pas un genre inférieur. Nous ne parlons pas ici, s'entend, des élucubrations courantes, grotesques plus qu'elles n'y pour- raient prétendre, sorte d'images au tour calligraphique dues à la facilité d'un « chic » mauvais, faites d'habitude et non de savoir, gaies au delà de l'inten- tion tic celui qui les produit.
La caricature, évidemment, puise son sel même dans le dessin « de chic », c'est-à-dire d'intuition sans étude; mais elle doit s'aj>pliqucr à charger la nature sans la défigurer au delà des limites ; les artistes actuels qui se consacrent à ce genre sont, pour ces qualités de talent plus réel, supérieurs par certains côtés à leurs précurseurs.
Ils dessinent plus correctement, copient plus servilement les types qu'ils côtoient; nous reconnaissons ces faces, à peine dénaturées, et c'est là uu charme nouveau dans l'art de la caricature, puisque cet avantage de l'étude ne nuit pas à l'effet comique.
L'esprit, de plus, se modifie à travers les temps. Que de livres réputés amusants par nos pères nous paraissent lugubres maintenant! Que d'œuvres théâtrales qui avaient diverti les générations précédentes nous parurent mor- nes ! Dans les œuvres gaies, superficielles, qui s'attaquent surtout à l'esprit d'une époque, la chose est fréquente : les l'idiculi's olKnigont, et par suite leur ■observation.
L;i boniioiuie qui p;trlicularisait le genre de jadis tend aujourd'hui à nous
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
31
lasser : Mimi Pinson est bien morte, Jenny rouvriùre l'a suivie dans la tombe, et Chauvin passerait pour un fou. La romance n'est plus, le mélodrame qui fit verser tant de douces larmes n'a guère qu'un attrait rétrospectif... Toutes les
Diable en pierre (Noire-Dame de Paris).
scènes tendant aux sentiments simples et touchants provoqueraient plutôt le rire, de nos jours.
Des pince-sans-rire trouvèrent là même, dans le spectacle de cette sensi- bilité un peu artificielle de nos âmes, un élément comique des plus goûtés actuellement.
L'esprit moqueur, sarcastique, un peu méchant même, obtient à notre
32 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
heure une vogue caractéristique; il semble que l'on se venge de préférence de la vie et des êtres, et l'on paraît éprouver un réel plaisir dans la contemplation de ces coups cinglants portés au ridicule de la bourgeoisie et de la haute finance. Do même la misère, cette atroce inégalité des choses, donne prise maintenant à un esprit spécial, cruel pour la société, auquel on applaudit en présence de la compassion qu'il fait naître et devant l'amertume qu'il dégage. On dirait que l'on prend plaisir à être fouetté.
La caricature, somme toute, doit s'attacher à préserver le faible des atta- ques du fort, son but véritable est de taquiner spirituellement le lion et d'assu- rer la victoire au moucheron, ses armes éloquentes sont seules trempées de verve rageuse et de persévérante « blague » .
On recherche davantage maintenant l'étude de la vérité; c'est un genre nouveau donc, et la caricature disproportionnée, ces grosses têtes placées au hasard sur des petits corps, grotesques par un parti pris enfantin qu'aiïection- naient les artistes qui nous précédèrent, disparaissent lioiireusement du vrai domaine de l'image comique.
On ne peut nier l'influence diverse que de tout temps la caricature exerça, tour à tour au service d'un gouvernement ou opposée à un régime, tantôt élevant les cœurs, tantôt exaltant la patrie.
Voyez combien Charlet, Raffet, Hippolyte Bellangé et tant d'autres furent salutaires à leur époque par leurs dessins héroïques faits de sentiments bon enfant, rayonnant de flamme chauvine !
La Caricature, le célèbre journal de Philipon, ne fut-elle pas la plus icduulablc des armes que brandirent les républicains contre Louis-Philippe, et combien de coups mortels furent portés au second Empire par la Lanterne de Rochefort !
En Amérique, la caricature est d'une audace terrible, et les politiciens actuels de ce pays en profitent encore.
Le Magazine de Ilarpcr tint à sa solde pendant plus de vingt ans un cari- caturiste allemand, nommé Nast, cpii faisait plus avec son crayon que tous les articles de journaux.
LA CAIUCATLllE ET LES CAKICA PURISTES 3:i
Aussi araassa-t-il une rapide fortune en adaptant les légendes qu'on lui fournissait à des sujets absolument incompréhensibles cependant, pour les per- sonnes non initiées à la politique intérieure des États-Unis.
En Angleterre, la caricature doit trouver son contrepoids dans l'opinion publique : elle ne saurait dépasser certaines limites, et les coups de fouet dont elle cingle les orateurs, les ministres, voire même les membres de la famille royale, dans le Punch, n'en sont pas moins hardis pour être souvent justes et loyaux.
On peut dire que Daumier illustra merveilleusement l'époque de Louis- Philippe ; on revit le règne de ce monarque en passant en revue les pages du grand dessinateur.
L'orientation de la caricature varie certes au gré des dessinateurs : beau- coup passent au jour le jour d'un sujet à l'autre ; il en est qui suivent une idée, exploitent un Glon, tels Gavarni et Grévin, qui traduisirent excellemment les plaisirs et les turpitudes de la femme légère ; tels Henry Monnier, Daumier, qui se complurent à l'étude des travers bourgeois. De nos jours, Forain mord cruellement, de son esprit fin et acéré, les lâchetés et les vilenies delà vie, tandis que Willette, de son crayon souple et charmant, nous ravit par sa création aimable d'un idéal féminin, délicieusement retroussé.
La plupart de ces productions tendent à l'étude philosophique ; c'est de la caricature supérieure, dont les images, réunies plus tard en album, forment un tout, résumant une idée en réalité sérieuse, moralisatrice souvent, une œuvre de valeur enfin.
Nous avons dit que l'art de la caricature fut engendré par le rire ; il nous importe donc peu de discuter si Clésidès l'emporta sur Clésilope ou Antiphile, ces noms que les âges nous ont transmis comme étant ceux des pères proba- bles de l'expression comique : toujours est-il que, si haut que nous remontions dans l'antiquité, nous trouvons des manifestations du rire.
Parfois, il est vrai, nous pouvons nous méprendre sur le caractère exact de ce rire que provoquent chez nous ces rudimentaires productions, celle des Phéniciens, des Égyptiens entre autres ; peut-être notre hilarité n'est-elle le
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
résultat que de cette naïveté, de cette maladresse due en partie aussi à la gros- sièreté des matériaux employés, qui nous saute brutalement aux yeux. Nous pensons cependant que, volontairement ou involontairement, le comique se trouve là où jaillit le rire.
Voyez tous ces monstres dont la hideur repoussante est soigneusement cherchée, et ces pygraées laids à plaisir, nains et bossus ; regardez ces papyrus, ces pierres : toute cette conception du grotesque sous ses formes multiples vous apparaîtra des plus réussies dans l'époque primitive môme.
Les Grecs, eux, tirèrent un parti original et poétique de leur intelligence comique ; ils ont créé des types symboliques éternels ; les Faunes, Pi'iape, les Harpies, les Rêves, Silène, etc., incarnent spirituellement l'amour libre, licen- cieux, le charme des bois, et la mort même.
On peut dire qu'à cette époque l'art gai ne respecta rien ; Jupiter lui-même, aux foudres d'airain, fut bafoué par la verve des Grecs.
Malheureusement la postérité ne nous a transmis que deux noms, parmi les premiers caricaturistes : celui du peintre satii'ique Pauson, le terrible adver- saire d'Aristophane, qui ne le ménagea guère à son tour dans ses pièces, et celui de Panthasius, qui, à ce que rapporte Pline, ridiculisa les travers du peuple athénien dans une composition qu'il intitula Demos.
Le besoin de rire est tellement absolu à cette époque, qu'en les moindres ustensiles nous le voyons se manifester, soit dans la forme, soit dans le décor. Ce sont, la [)lupart du temps, des images parodiques, des idées simples sans accompagnement de texte, qui ne nous paraissent pas sensiblement moins bouf- fonnes que nos fantaisies actuelles. Nous avons dit que, pour la décoration de ses monuments, l'Église permit, aux temps passés, à la sculpture les plus auda- cieuses manifestations du grotesque ; nos belles cathédrales sont là pour l'at- tester, c'est le diable le plus souvent ou les esprits malins, lutins ou autres gno- mes, qui font les frais de toute cette sorte de représentation du cocasse, exécutée avec un sentiment d'art des plus réels. Peut-être est-il possible de dire que, sans cette dernière quahté, toutes ces fantaisies égrillardes, souvent même obscènes, ne se recommanderaient pas autant à notre admiration.
LA CARICATURE ET LKS CARICATURISTES
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11 serait intéressant île faire l'étude des trouvailles auxquelles s'ingéniè- rent les artistes de tout temps, à travers leurs roclierches multiples vers la personnification de l'esprit du mal.
Cet être redouté nous a été montré surtout au Moyen Age, par les gra- vures entre antres, sous des formes on peut dire géniales quant au l'ésultat bienfaisant qu'on atteignit dans la représentation burlesque, jamais la niènu'.
Nain égyptien. ' Exli'ait de VArl itii rîn' et de lu eariealure 'May étlileurl.
La verve du comique trouva toujours sou plus sûr élément de succès dans l'étude des êtres de pure imagination, à moins que ce ne fût dans le manque d'équilibre si curieux des contrastes. Les gras et les maigres, en effet, les nains et les géants, dans leur comparaison grotesque, furent tour à tour caricaturés avec un esprit toujours amusant.
Les animaux également obtinrent leur vogue de fou rire : quelles for- mes étranges les anciens, entre autres, leur donnèrent! Ces tètes si cocas- sement construites et ces membres tellement disproportionnés! Heureusement
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LA C.YRICATURR ET LES CARICATURISTES
que, souvent, des légendes vinrent à point pour mettre un terme à notre ahu- rissement!
Holbcin osa, l'un des premiers, dessiner des cnricatures dans les marges
Dessin de Gallot.
d'un texte satirique; cette idée nouvelle trouva aussitôt des imitateurs nom- breux; elle nous a permis d'admirer quelques exemples heureux de cette colla- boration, au début, de la [)!ume et du crayon.
Ce merveilleux Rabelais ne mérile-l-il pas ici une place importante par son génie si comique, lui qui souffla à travers les générations son étoimante obser-
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
37
vation du grotesque, éveilla l'idée drôle chez les dessinateurs et leur traça leur voie après en avoir arraché les épines !
Dans les brillantes évocations de Callot, nous voyons défiler tout un comi- que raisonné, rigoureusement dessiné en une facture claire et puissante: l'oh-
Deiiius dllui.biiiN ; i-xirait dv la Dame dvi MuiU.
servation de ce mode d'esprit ne nous réserve de surprise que par l'examen scrupuleux du détail.
Car, là, l'idée est condensée et se révèle dans les moindres endroits du dessin. L'exécution des mendiants croqués par Callot, le spectacle de tous ces difformes, l'exagération apitoyante de tous ces éclopés, est vraiment belle; il y
38 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
a là un parti pris de ligne qui fait correspondre son œuvre aux plus belles œuvres.
Nous pensons à Goya, devant cet artiste, à Doré, à Vierge; quelqu'un a dit que « Goya était le Rabelais espagnol » : c'est aller loin, selon nous, dans le |)laisir de comparer, bien que la collaboration de ces deux grands hommes eût pu nous réserver de bien excellentes surprises d'art. / Goya, puisque ce nom est venu sous notre plume, a, lui aussi, donné à la
caricature une œuvre magistrale : ses Caprices. Bien suggestive, bien impres- sionnante, cette série d'eaux-fortes que nous venons de désigner; il nous est impossible de dépeindre l'intensité poignante de toutes les scènes représentées par l'artiste; tout ce grouillement lugubre, noyé dans les ténèbres, toute celte évocation de turpitude et de honte qui accompagne la débauche, tout ce spec- tacle aussi de la foule des sots et de l'hypocrisie.
Ce pêle-mêle d'idées un peu confuses est exprimé en une exécution heurtée, faite de blanc et de noir, sans la douce transition du clair-obscur : elle est plus audacieuse et plus cinglante par ces raisons mêmes.
La Hollande eut Van Ostade, Homyn de Ilooghe, Jean Steen et Téniers, ce dernier amuseur charmant, licencieux sans excès et franchement gai tou- jours, ce parfait interprète d'intérieurs, amoureux des joies que nous donne le coin du feu, peintre fidèle des portes closes derrière lesquelles causent douce- ment les amoureux, le chantre éloquent des franches beuveries et des danses.
La mode, avec ses curieuses exagérations, avec la fraise, la crinoline, etc., porta beaucoup à la caricature. Les polémistes du crayon firent merveille, cri- tiquant tour à tour le collant des incroyables et les pantalons vastes qui nous vinrent plus lard. Debucourt a exprimé de in.iin de maître le ridicule du cos- tume à son époque, dans sa Prontctidde jinhUijuc i^nive autres, et, bien avant lui, sous Louis XIV, les frères Bonnard excellèrent dans leurs critiques ingé- nieuses de la mode féminine.
A l'époque de Louis XVI, les ridicules de la coill'ure avaient donné prise à une amusante raillerie; toute cette architecture de cheveux, dans laquelle s'en- chevêtraient les plus curieux oripeaux, alt('ij;nit î\ l'absurde; on dit même que
LA. CARICATURE ET LES CARICATIJJUSTES
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le roi, justement inquiet de cette pyramide de jour eu jour croissante sur la tète des femmes, se fit l'inspirateur d'une caricature destinée à détruire cette mode niaise.
Ce genre de persiflage, victorieux sans peine, peut-être fit-il moins rire à son époque qu'à la nôtre; car il est à penser tjue, de tout temps, le ridicule de l'accoutrement exista et que jamais ce ridicule sincèrement ne nous choqua lorsqu'il se produisit ; à notre époque, nous ne semblon>s guère, en effet, nous
Les joueurs (le boules. Dessin de C.vRLii VtuNEr; c.'slrail du Uirccloiv, par Lacroix ;Kirmin Didtil édilcur).
douter que la photographie de nos modes actuelles sera du plus risible effet dans les années à venir.
La caricature se moqua, d'autre part, souvent, des inventions curieuses dont elle ne prévoyait pas soit l'utilité, soit la réalisation [lossible ; elle ne se montra pas clairvoyante en ce genre, car successivement les ballons, les vélo- cipèdes, les chemins de fer, furent tournés en dérision par elle.
Déjà nous avions eu, au dix-septième siècle, une fantaisie caricaturesque d'un médiocre esprit, sinon d'un habile arrangement, dans cette scène des Ila/jt/s : habit à\\ tonnelier, du cureur de puits, ànvinaigrier, du savetier, etc.
Le plaisir de se singulariser dans le costume, entre autres, livrée ou uni- forme, habit de cour ou dambassade, plus ancré encore en Angleterre que
40 LA CARICATIRE ET LES CARICATURISTES
partout ailleurs, n'a-t-il pas continé, malgré et peut-être bien à cause de sa pompe, au plus franc ridicule?
La véritable caricature se révèle surtout pendant les périodes d'agitation ou d'excentricité; elle met alors toute sa force d'expression, sa crânerie et son éloquence au service de la passion.
On sait que les querelles religieuses donnèrent lieu à de nombreuses caricatures au temps de la Ligue, et les luttes politiques au temps de la Fronde.
Lorsque, dans un pays, les divisions intestines se calmèrent en face de la guerre internationale, on vit apparaître, sous l'inspiration du patriotisme, la caricature dirigée contre l'étranger.
A l'époque de Debucourt, en plein dix-huitième siècle, en plein calme, nous voyons naître cette sorte d'image badine, tendrement lascive, un peu pleurarde même, ù la contemplation de laquelle se passionnent les muscadins et les merveilleuses, qui sentent, eux-mêmes, le musc et la pommade. A côté de certaines gravures remarquables dans ce genre, nous avons un choix de mignardises grotesques, sans le savoir peut-être, à éause do cette exagération outrée des sentiments qu'elles voudraient peindre, remarquables toutefois par la forme et la présentation.
Exceptionnellement, pendant répo(iue de la Révolution, la caricature reste tei'ne, enfantine presque; nous voyons réapparaître la banderole qui lait parler des personnages sans mouvement et sans esprit, incompréhensibles pres- que dans ce qu'ils veulent exprimer sans ce secours puéril; sous le Directoire, à part Carie Vernct, Bosio, Boilly et Debucourt, rien de bien original ne nous est révélé par l'image.
Carie Vernet, très inspiré des Anglais dans leur procédé de coloris et leur genre de silhouette, se complaît, semble-t-il, à une fantaisie, toujours la même; ce sont toujours ces pareilles promenades en cabriolet, la répétition à satiété de cet idéal de cheval élique, noueux, efflanqué, attelé à la même voiture cha- virée en arrière : les effets comiques apparaissant toujours semblables et fati- gants. L'artiste dont nous parlons cultiva aussi avec succès le genre grivois et
LA CAUICATUHK ET LES CAU I CATLÎUISTES
'il
obtint, avoc des Mervoilleuscs et des Incroyables ù la façon de Debucoiii't, une vogue de bon aloi, de même qu'Lsabey.
Nous avons aussi de Carie Vernet des charges sur les Anglais, dont i'ar- tisti^ d(''|>eignif ti'ès gaiement le physique et le costume.
La marchande de coco. Dessin de C. Vernet; extrait du Directoire, par Lacroix.
Boilly, lui, excella dans cette sorte d'image qui consistait à grouper en une seule scène des tètes nombreuses, réunies en grappe; il nous donna ainsi des physionomies bien observées de buveurs, de fumeurs; il insista sur la per- sonnification multiple de la face humaine.
A rapprocher de ce genre celui qui fit florès sous la Révolution : nous vou- lons parler de ces tètes à double masque, permettant à l'artiste de faire expri- mer à son personnage deux sentiments contradictoires avec chacune de ses faces.
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Il nous semble que Carie Vernet notamment, Isabey et Bosio ne firent pas de la caricature, à proprement parler; leur expression d'art fut amusante, mais conserva des qualités de critique presque naturelle; ils se montrèrent plus particulièrement dnMes par les sujets qu'ils choisirent que par leur verve per- sonnelle.
Cai'iculure Urée diiii iiiimphlut île Cui.nkt. Exlraile du IHiecloire, par Lacroix (Firmin Uidol éditeur).
En (lérmitive, la caricature se manifeste en France dès le Moyen Age; impersonnelle sous le Directoire, banale sous l'Empire et terne pendant la Res- tauration, elle ne devient guère intéressante que vers 1830.
Les Anglais et les Hollandais nous avaient précédés; chose curieuse que cette constatation du premier éclat de rire chez nos voisins aux tempéraments froids et précis, compassés et austères!
Mais quoi de plus redoutable cependant que cette figure railleuse do John Bull, si pesante, mais néanmoins si réfléchie dans son manque évident de spon- tanéité!
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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M. Grand-Carteret définit en ces termes le genre de caricature qui, selon lui, prévaut en France : « De cet amas de documents se dégage un fait positif indiscutable : la prépondérance, en France, de la femme et de la caricature légère, ou plutùl, pour mieux exprimer la chose, l'éternité des préoccupations féminines cpii, dès (jiie la politique cesse d'être au premier plan, reprennent le
Lf jru du duiniiios dans un cal'ù vers 1^30. D'après une lithographie de Boilly ; extrait du UU-Xeuviéine Siècle, par Grand-Carteret >"irmin Didot éditeurj.
dessus : quoique des maîtres nous aient fait pénétrer dans tous les ridicules humains, la vie intime semble être plus rebelle à l'image. »
En Angleterre, nous voyons apparaître Hogarth (1607-1764), un morali- sateur à sa façon, artiste très habile, très consciencieux, dont la verve sans émotion s'attache au détail, châtie le vice pour nous en éloigner. Il se montre peut-être plus littérateur que peintre. Ce sont des pages froides qu'il trace, inférieures à l'impression reçue devant les pages de Gillray, le terrible adver- saire de Napoléon, Gillray, aux combinaisons ingénieuses et caustiques.
Rowlanson triomphe sur ces deux artistes par sa verve comique ; dans f'or
4i LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
et Basson, par exemple, il nous semble avoir précédé Doré par la charge spé- ciale et la facture un peu ronde.
Citons encore les caricatures si diverses entre elles que signèrent les trois l'rères Cruikshank.
De nos jours, c'est dans le Punch, le journal fameux du rire à Londres, quil nous sera donné d'admirer sans réserve les superbes pages de W. Crâne, aux évocations du plus pur Moyen Age par l'esprit et la facture; celles de Caldccott, aux tendances d'esthétique japonaise, nous donneront de curieuses sensations. Mais la gaieté de cet art est bien froide, bien spéciale, plus décora- tive que caricaturale; combien elle est inférieure à l'extraordinaire fantaisie des Américains !
Ah! les merveilleuses charges de Zim au Judgc! Quelle exécution supé- rieure dans le dessin et les pages signées Fithian et celles de Gibson, cet étin- cclant manieur de la plume, dans le Life!
Le sujet de ces dernières productions s'attaque volontiers à l'élément nègre, qui pullule là-bas, et les artistes, en Amérique, ont tiré un habile parti de ce type, que l'on ne saurait reproduire plus excellemment qu'eux. De même l'électricité, dont ils trouvèrent la géniale application, leur fut un tilon tout tracé, qu'ils exploitèrent avec un esprit très personnel; il est presque inutile de con- naître la langue anglaise pour rire avec eux de leur comique transcendant.
En Allemagne, Chodowiecki continue le g(Mii'e léger des Cochin, des (îravelot, des Eisen ; il étudie IVoidenient les caractères et les manies de sou époque, il demeure correct et ne se révèle guère aux humoristes, malgré certaines tendances.
Citons encore Hassenclever et Campcnhauscn [lour leur science, leur soiu à nous exprimer les moindres détails de leur pensée.
Plus tard, vers 1845, nous voyons Rethel, pasticheur souvent heureux des pages cérébrales de Ilolhein, d'un comique morne et d'une profondeur fati- gante, et Colette, lugubre fantaisiste, dérivant lui-même d'Alberl Dinrr cl de Sébastien Brandt.
Busch apparaît alors avec un esprit inconnu avant lui. Busch, selon nous.
LA CAKlCATLIliE Ki LES CAU I CA 1 IJU IS I ES
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le i)lus liabile et le [)Ilis amusant dca cai'icaturistcs, un novuleur en sus, une imagination d'un cocasse surabondant.
Les dessins de ce caricaturiste parus dans le Flicficiiilcn Itlalli'r sont des purs chefs-d'œuvre de drôlerie. Ils sont simplement exécutés au trail ; ils nais-
illlllllllllll||l«IIIMIIIIM^ iiii[ I III iM--r "nr-|j|||...|||
Pessin tie HogaRth; extrait de V Histoire des iieintres (Laurens éditeur).
sent naturellement au bout de la plume, et, jusqu'en les moindres détails, l'ob- servation de l'artiste nous arrache le rire.
Busch inventa, nous l'avons précédemment dit, ce système de dessins sans légendes tant en faveur aujourd'hui; on ne peut s'imaginer jusqu'à quel point cet artiste atteint la force du grotesque; tous ses dessins seraient à citei-, et, réunis en album avec une pointe d'enluminure, ils obtinrent un succès qui n'est pas près de prendre fia.
4fi LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
A notre époque, du reste, répétons-nous, la caricature se renferme plus particulièrement dans l'exactitude du dessin ; elle recherche son comique dans la vérité et volontairement, c'est-à-dire sans le laisser-aller d'une mauvaise exécution qui provoque le rire par hasard.
C'est Harburger, aux types savamment conçus, drôles parce qu'ils sont à peine grossis dans la drôlerie, atteignant au comique grâce au choix de l'artiste dans la foule, des faces et des allures ridicules.
Schlittgen et les Reinicke complètent cet ensemble d'un réel mérite d'art, à cause de sa non-convention et son absence de manière.
Emile Reinicke, plus particulièrement, traite du cocasse chez les animaux; il les connaît, il les sait par cœur, et sa fantaisie n'est parfaite que pour ces raisons. Avec Oberlander, le rire est moins délicat; cet artiste a des idées spéciales, cependant originales ; il est fécond dans l'image des travers et des contrastes, ainsi que Gràtz.
Quant à Vogel, son talent bien natal le rend esclave d'une lourdeur insé- parable, malgré la fantaisie qu'il cherche à déployer; il est strictement sincère dans la drôlerie, sans au-delà; il dessine avec trop de brio et de science le sujet léger qu'il nous montre.
Notre rapide excursion à travers l'histoire générale de la caricature étant achevée, nous allons aborder maintenant l'étude spéciale de cette manifestation artistique dans notre pays.
A cet effet, nous procéderons par notices individuelles distinctes, convaincu que le moyen d'arriver à une notion juste de l'ensemble consiste à faire, pour les réunir, une suite d'examens particuliers.
CHAPITRE II
DAUMIER. GAYARNI
OAUMIER
Daumier atteint dans son œuvre à la plus haute intensité d'art. Tour à tour simple et riant, fougueux et mordant, le dessin de Daumier nous charme par l'aspect chaleureux de sa couleur, sa liberté d'exécution et l'audace de son idée.
L'artiste veut toucher de suite à l'expression sans s'attarder à l'exécution, qui ralentirait, semble-t-il, l'essor de son esprit; il trouve plus particulièrement sa puissance dans le dédain qu'il a de la grâce, inférieure, selon lui, pour expri- mer la force.
Malgré ce côté sommaire que recherche le crayon de l'artiste, cette bru- talité résumée en un seul trait noir souvent, la délicatesse de la couleur qui ressort de toutes ses compositions nous étreint et nous enveloppe dans une sensation impérieuse d'admiration; cela est savoureux, loin de la mièvrerie, d'une violence parfois superbe et d'une lumière inouïe.
Les moyens d'expression de Daumier, un peu pareils, puisqu'ils procèdent d'une seule intuition de nature, se renouvellent, à notre satisfaction, dans la féconde variété des sujets choisis; c'est de la charge sans folie, une observa-
48 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
tion fine et mélancolique, ici un chef-d'œuvre, là une amusette : somme toute, une inégalité de production exempte de médiocrité et fertile en trouvailles.
« L'esprit de sélection, en art, qui tranche si volontiers des genres avant le verdict des années qui consacrent, n'a pas cru, cependant, devoir rejeter l'œuvre de Daumior en dehors de celles des maîtres, et cela n'est pas un mince éloge qu'elle décerne à la caricature, en la personne d'un de ses chefs les plus incontestés. »
Comment, au reste, ne pas acclamer cet œuvre, si vivant, si clair, tout imprégné d'audace et de belles pensées, tour à tour ému de cette noble émo- tion que nous partageons aussitôt avec lui, élevant l'âme, souillant l'héroïsme et les dignes colères, fouettant les énergies, ou bien débordant de ce mépris, de ce dégoût qui monte ensuite à nos lèvres, pour tout ce qui est flétrissable : la lâcheté ou la bêtise.
Les belles pages que nous feuilletons reflètent une Ame grande inspiratrice ; nous pensons haut avec le dessinateur, empoignés par cet art double qui parle aux yeux et au cœur.
Point n'est utile souvent la légende accompagnatrice des dessins du maître : celle-ci n'apporte, la plupart du temps, aucun avantage â ce que nous voyons; elle supprime aussi ce côté fâcheux d'actualité qui pourrait amoindrir une scène. Tout cet œuvre porte en lui-même une qualité supérieure qui le place bien au-dessus de celui de certains caricaturistes, comme Chani, par exemple, qui ne dut guère sa vogue qu'à l'esprit du texte qui soulignait ses croquis.
De même que l'on reproche â Charlet l'addition souvent puérile de ses légendes mal en rapport le plus souvent avec ses magnifiques dessins, de même souvent trouverons-nous inutile cet agrément chez Daumier ; — ces deux grands artistes pouvaient en effet nous séduire par la seule éloquence de leur crayon.
Voyez la Ihie Transnonain, quel tableau admirable ! le Ventre lét/islalif! Peu nous importe le caractère d'actualité de cette première scène, et nous nous intéressons fort peu â tous les « types » que l'artiste a portraicturés dans cette seconde : il ne nous reste plus rien de ces acteurs, et cependant les qualités d'art de l'œuvre demeurent; de même pour les Émùjrés de Charlet.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
49
Dauinicf est, dans la plus haute acception du terme, un classique, par la science du dessin, sa verve, son originalité et sa conception singulière des ridicules et des vices. Il a poussé robscrvation à son paroxysme. Dominé i)ar un instinct supérieur de concejition innée, il a laissé aller librement son crayon, obéissant à sa nature, bien qu'il ait voulu, dans une tentative restée infruc-
Porlrait de Daumier, par Emile Bavard.
tueuse, résister à la force de ses dons pour la caricature : n'a-t-on pas, en effet, conservé quelque part l'ébauche d'un tableau d'histoire que l'artiste à ses débuts avait entrepris? Cette toile, dit-on, symbolique, représentait la Répu- blique, pour laquelle Daumier éprouva toute sa vie une passion sincère et qu'il servit si courageusement avec son crayon, à défaut de pouvoir la glorifier avec son pinceau.
Dans ses caricatures politiques, l'artiste est plutôt satirique; il ne met pas de haine à sa passion, il mord au bon endroit et s'attaque de préférence à des
50 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
types qui lui déplaisent plus encore par leur physique que par leurs actes; ses belles séries des Représentants représentés (1849) et des Décembraillards (I80O) sont un exemple de ce grotesque seulement atteint par la critique des physio- nomies.
L'artiste, dans cetle dernière œuvre, voulut montrer à ses ennemis, les auteurs des lois de septembre, « que celles-ci n'avaient pas arrêté chez lui le développement de son génie de caricaturiste politique, elles l'avaient seulement suspendu, et que sa verve se réveillait, après avoir sommeillé quinze années, aussi hardie, aussi tenace, aussi vigoureuse. »
« Dans l'intervalle il s'était attaqué à tout ce qui directement gène ou indi- gne la délicatesse d'une conscience hautaine. 11 dessina des pages de croquis sur les jardins publics, exprima parfaitement les diverses physionomies de promeneurs écrasés sur des bcincs au soleil, il flâna sur les quais, s'attarda devant les boutiques, il s'extasia en un mot sur tous les ridicules, les fausses sensibilités, qu'il recueillit comme font les entomologistes des variétés d'in- sectes. »
11 a horreur des gens de justice, il adore les fouaillcr; nous avons de lui des séries de juges et d'avocats, des aquarelles surtout, en tous points remar- quables. Ce sont des pages malicieuses, d'une vérité sournoisement piquante, sans autre méchanceté que la fine observation. Condamné, au début de sa vie, à quelques mois de prison pour uiu; lithographie politique cependant bien inof- fensive, — un Gargantua, un Louis-Philippe à visage en poire, absorbant et digérant des budgets, — Daumier conserva des ombres et des lumières de la salle d'audience, des visages et de la somnolence des juges, de la robe des avocats et de l'ampleur de ses manches, de leurs gestes, de leurs mines, une impression indélébile,' faite de terreur et de moquerie. Avec son intuition qui était grande, — car, nous dit-on, Daumier, depuis cet incident, \u\ serait plus retourné au Palais, — l'artiste fouilla, scruta le monde de la justice avec un rare bonheur de justesse. « Ouelle étonnante vérité, en ciïet, dans ces attitudes si diver.ses! Ces physionomies semblent avoir été prises surnature, et ces poitrines bombées, ces crânes pointus enfouis sous des toques, ces plis de la toge qui
LA CARICATURE HT LES (.A RICA T[TRISTES
r;i
flotte, CCS rabats qui LH'Iaireiit les miMilons rasés, ces mains (jui pressent alTec- tueusement, ces mains qui tout à l'Iienrc menaçaient avec des frémissements, ces sourires aux clientes et ce niouvement'des lèvres qui jelle dans l'oreille du
Le gamin de Paris aux Tuileries. — « Crisli!... comme on s'enfonce là-Jedans. ■■ Dessin de Dahmieb ; extrait des Journées revoliilionuains, d'Armand Dayot (Flammarion éditeur).
prévenu un suprême et décisif conseil. Le comique et le tragique du palais, tout est là dans son éloquence humaine et dans son éloquence du métier. »
Comme l'on voit, ces quelques mois d'internement à Sainte-Pélagie furent d'un excellent enseignement pour Daumier, qui, dans le recueillement forcé que
52 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
lui avaient fait subir ses « bourreaux », documenta sa verve railleuse et finale- ment montra les dents aux gens de justice, pour lesquels il avait un double sen- timent de mésestime et d'effroi.
De cette captivité datent les deux belles compositions intitulées Souvenirs de Sainte-Pélagie, les Réjouissances de Juillet (27, 28, 29) et quelques vues intéressantes de la prison elle-même.
Quand on songe que le père de Daumier avait rêve de faire de son fils un huissier !
Après les gens de robe, ce sont les bourgeois que l'artiste flétrit dans leur hypocrisie et leur égoïsme, les Bons Parisiens, les Philanthropes du jour, les Alarfnistes, Mœurs conjugales, les Baigneurs, autant de pages attrayantes, d'iiii haut comique et d'un parfait rendu. II faut voir ces tètes de mégères, de vieilles épouses revêches, ces concierges bouffies, ces imposants imbéciles que nous dessine Daumier : derrière notrd admiration il se cache une joie allégeante de satisfaction donnée, car nous ne pouvons rester insensibles en présence de ces coups de fouet si justement appliqués, nous connaissons ces « ridicules » et nous applaudissons à la raclée méritée qu'ils reçoivent.
« Puis, dans'V Histoire ancienne, Daumier attaque de front les faux clas- siques et porte les premiers coups à l'attirail grec. L'école à ce moment était tombée en si mauvaises mains que le public ne trouva que peu de dislance entre ces héros bossus, ces déesses obèses, ces Cupidons efflan(iués, et les mytho- logiades des vieux ateliers qui ne lisaient plus Homère et ne regardaient plus l'antique. »
Cet album obliiit un vif succès de popularité, en raison justement de ce sentiment si flatteur de \n foule (jui, comme nous le disions plus haut, a])plau- dil à l'opportunité de la satire : c'est encore un talent que celui de savoir tàlcr l'opinion et de lui donner satisfaction à son heure.
On a dit fort justement que Daumier dessinait par |(lan, comme un sculp- teiM'; l'ailislc nous a laissé du reste des terres coloriées, curieusement modelées, (pii nous rappellent son dessin : c'est une suite de bustes satiriques de parle- mentaires, loul à fait curieuse. Quelles amusantes charges! Ah! ces tètes
LA CARICATURE ET LES CAUICATUUISTES :;:;
d'oiseaux de proio, cette» idéale flétrissure de la face niaise, l'amertume de toute cette suffisante prétention qui s'étale! aii! ces masques si spirituellement exagérés! C'est d'Argent, dont le nez gigantesque est devenu proverbial; c'est Viennet, le fougueux adversaire des romantiques, « le poète officiel » ; c'est Barthe, aux yeux louches, et Dupiti, et Guizot, et Persil, ce dernier que Cliamp- fleury a ainsi dépeint : << Un magistrat sec, froid, anguleux, aux chairs luisantes et blêmes, aux yeux caves. » Sa voix, ajoute Sainte-Beuve, « faisait l'efl'et d'une scie ébrécliée. Il fut dur pour l'artiste, qui le lui rendit ».
Dans les Blanchisseuses, Daumier fait dire à Persil, qui, réuni devant un grand baquet avec MM. Gisquet et Soult, ne peut ari'iver à enlever le rouge du drapeau tricolore : « Le bleu s'en va, mais le rouge reste. » Cette planche vigou- reuse, très cinglante, dans laquelle l'artiste provoqua, le premier, l'avocat géné- ral, valut l'emprisonnement, dont nous avons parlé, de Daumier à Sainte-Pélagie.
A citer encore, en ce rare exemple de scul[)ture caricaturale, les bustes amusants modelés par Dantan jeune, qui représentaient en charge les physio- nomies de tous. les contemporains de l'artiste et les littérateurs, les peintres, les orateurs, les hommes à la mode. Ces bustes comiques, dont la reproduction parut dans les premières années du Charivari, sont exécutés avec une froideur, un sérieux, malgré le risible qui est loin d'atteindre au charme des pochades sculptées de Daumier; ils composent néanmoins un ensemble curieux de profds spirituellement exagérés, de faces habilement déformées, à travers lesquels on reconnaît parfaitement les originaux.
Des calembours ou rébus, au surplus gravés dans les socles de ces figu- rines, doublent l'efTort du rire et aident encore à la personnification du modèle.
Né à Marseille en 1809, Daumier était arrivé à Paris au moment où la Révolution de Juillet se préparait, dans cette odeur de poudre qui grise les cerveaux et les surexcite, à l'âge des emballements, en pleine possession des généreuses colères. Ce Méridional que guettait la verve du gavroche apparut sur la brèche avec un esprit acéré; il prit part aussitôt à la politique, assoilTé d'expansion, désireux de s'illustrer dans la lutte, maître à peiné de son crayon qui rêvait la victoire en tuant parle ridicule. Il débuta par des pages haineuses :
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voyez le Cortège de Lobau, les accusés bâillonnés que des juges ironiques invitent à prendre la parole, Louis-Philippe prenant h signalement des blessés dans les hôpitaux. Plus tard le genre de Dauraier s'affine; bientôt dans son œuvre nous ne sentons plus qu'une rigueur moqueuse et lionnète, ni liel ni concessions, mais l'exactitude presque dans une analyse subtile, spéciale, d'une morale bien accentuée par la flétrissure.
C'est ainsi qu'après avoir mis son crayon au service de ses idées politi- ques, il se retourne soudain pour mordre ses propres adversaires, et que nous le voyons finalement ridiculiser les bêtises, les faiblesses et tous les sentimcnls discutables.
Au sortir de l'atelier de Ilamelet, Daumier, encore mal éclairé jtar le pâle enseignement de cet artiste, fut attaché, grâce à quelques charges audacieuses, au journal la Caricature, que dirigeait Philipon (1831). On dit que ce dernier, dont l'esprit de polémique était considérable, souffla au nouveau venu sa grande verve de caricaturiste politique : nous croyons volontiers la chose, car, malgré tout, Daumier, qui était né dans les rangs de la petite bourgeoisie (son père était viti-icr-poète), témoigne dans la plus grande partie de son œuvre d'une placidité et d'un calme d'observation rares; il n'a guère demandé à sa main que de traduire ce que concevait son cerveau, et nous trouvons cet artiste plus particulièrement remarquable dans ses séries de critiques bourgeoises et ses études de nature que dans sa violence et son ardeur au service de la politique.
C'est un amuseur aloi's; son art ])rend plus de puissance, il se dégage de la légende, seule allractive parfois; il s'élève comme caricaturiste et s'adresse davantage aux artistes; il cherche à rendre les choses les plus simples, la berge où l'on mène boire les chevaux, où des mamans baignent leurs enfants, des blanchisseuses aux bras ruisselants d'eau. Il nous semble qu'au moment on la foule passionnée se détourne de cette production i)lus élevée et qu'elle intéresse moins, Daumier grandit, s'accentue, et i\n\\ revient à sa nature patiente, sereine, de paysan marseillais mâtiné de noi'mand, tant il est lin et volontaire.
Indi'pendamment de son talent de lithographe qui n'est plus â proclamer, Daumier a lait de noinbi'euses toiles, auxquelles sincèrement nous ne z'econnais-
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES VH
sons aucune autre qualité (|ue celles que nous aimons dans ses dessins : ce sont des toiles enluminées, confuses un peu, d'un ton chaud, harmonieux, énergique, que la critique de l'époque a comparées, peut-être avec exagération, à celles de Delacroix, puis à J.-F. Millet aver plus de sniiplosse encnra, puis à <îoya, à Holhein, à Rembrandt...
Il nous semble que la gloire d'avoir été considéré comme le peintre de la Comédie humaine dont Balzac, contemporain de Daumicr, avait été l'historien, résumerait davantage, par son opposition plus large, la parfaite excellence du grand caricaturiste. Ce sont des esquisses superbes de mouvement qu'il nous montre, des expressions de physionomies admirablement rendues, certes; mais on chercherait en vain dans toutes ces toiles les qualités de peinture des Rubens, des Michel-Ange et surtout de Raphaël, lé peintre de la Beauté, aux- quels Daumicr a été comparé aussi. Tous ces éloges concourent à dire seule- ment que la caricature du maître rentre dans le domaine du grand art, ce qui est ù constater en dehors de tout inutile parallèle.
Daumier a fait aussi un grand nombre d'aquarelles, qui ne nous donnent pas une impression autre que celle que nous venons d'exposer; nous prenons à ces" dessins grandis, en couleur, un plaisir réel, peu soucieux de la manière dans laquelle on nous les annonce, car ces scènes que nous voyons sont fixées en des pages cérébrales avant tout, personnelles par conséquent, uniques, et qui ne nous rappellent aucun art semblable. Tout le génie de Daumier est contenu dans sa seule merveilleuse observation , dans l'idée exacte de la diversité des physionomies; tout ce qui fait tressaillir un corps et penser un cerveau est saisi là dans son infinie mobilité, fixé avec un art incomparable de l'étude morale et des conditions physiologiques.
Les Concourt, dans leurs Mémoires, nous content un drolatique tableau de l'intérieur do Daumier; c'est Gavarni qui parle de son brillant collègue,... « de Daumier, l'artiste, le grand artiste, le plus indifTérent au succès de son œuvre, qu'il ait rencontré dans sa vie. Une immense pièce; autour d'un poêle de fonte chauffé à blanc, des hommes étaient assis, chacun ayant à sa portée un litre auquel il buvait à même, et dans un coin une table portant, dans le
S8 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
désordre le plus effroyable, un amoncellement et un entassement de choses lithographiques, et dans un autre coin le groom et le rapin tout à la fois du dessinateur choumaquant et recarrelant de vieux souliers. »
Nous empruntons encore à un manuscrit inédit de Poulet-Malassis' cette amusante visite au grand caricaturiste :
MÉMORANDUM 1852
H janvier. Baudelaire me mène chez Daumier, quai d'Anjou, près l'hôtel Lambert. Nous le trouvons à son atelier, très simple, atelier d'artiste qui n'a pas à tenir compte des pieds du public. On n'y voit guère que des choses d'uti- lité ou d'affection. Deux lithographies d'après Delacroix, deux d'après Préault, quelques médaillons de David, un paysage d'un inconnu. On me reçoit comme wn ami ancien pour lequel on n'a même pas à se lever. Daumier est pressé, il expédie une lithographie pour le Charivari. Baudelaire croit qu'il l'a déjà faite. Daumier ne dit pas non, assez on fond qu'il est d'originalité pour ne pas craindre de se répéter. II y a sur un chevalet l'ébauche d'un martyr.
Moi. — Avez-vous de la peinture au Salon?
Lui. — Je n'en sais rien, je n'y tiens pas.
Moi. — Vous n'avez pas de temps à perdre.
Lui. — Je cominenc(î tout vingt-cinq fois, à la fin je fais tout en doux jours.
On parle des journalistes qu'on va transporter... Les traits de la figure de Daumier sont vulgaires, elle est pourtant pleine de finesse et de noblesse, l'^ii même temps son masque a la mollesse et paraît capable de la malléabilité de celui d'un comédien, il fait aussi de la sculpture. Je vois comme une bac- chanale en cire, aux murs de râtelier, puis des ébauches. Une Madeleine, une blanchisseuse traînant une petite fille le long des quais par un grand vent. Ébau- che d'un sentiment si triste qu'on la dirait, avec l'énorme paquet de linge qu'elle a sous le bras, en route pour le mont-de-piété. Il y a beaucoup de vieilles
{. Ecrivain de talenl ([iii Icnuina sa carrière comme éditeur el produisit par la suite los Romantiques.
Portrait de Changarnior Dessin de Dai'mier: extrait des Jourtiées révotulioimaires (Flammarion éditeur).
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 61
toiles retournées contre le mur. Ce sera pour une autre fois. Rien de difFéront de ce que j'ai vu. Pas de tentative dans d'autres sens que les œuvres publiées. C'est toujours, comme dit Baudelaire, dans le système du dessin d'inven- tion.
Daumier, efFectivement, dont la mémoire de l'œil était prodigieuse, s'ins- pira de la nature seulement pour documenter son cerveau, car il ne dut jamais dessiner directement d'après le modèle. Cette facilité pour h; dessin dit « de chic » lui permit de créer plus librement peut-être et en tous les cas j)lus audacieuse- ment. Il nous a laissé des types impérissables, synthétiques; il a compilé dans un seul personnage toute l'idéalisation morale d'une [)laie sociale ; il a défié la sottise, les l'epus et les naïfs. Voici Robert Macaire, symbole vivant du bail- leur de fonds sans caisse, de l'illustre médecin sans malades, du célèbre avocat sans causes, cet éternel miroir à alouettes vers lequel se ruera M. Gogo, autre créature du maître, actionnaire toujours pi'ôt à risquer son argent... Écoutez ces légendes : Robert Macaire vient de fonder une association charitable, il dit à Pylade :
« Nous faisons de la morale en actions.
— Bah! comment cela? répond Bertrand abasourdi.
— Oui, delà morale en actions,... en actions de deux cent cinquante mille francs, bien entendu... »
Et cette autre où un badaud va trouver le docteur Macaire qui donne des consultations gratuites qu'il a auparavant annoncées à grand fracas, à la qua- trième page des journaux. « Ne plaisantez pas avec votre maladie, fait le doc- teur en offrant deux bouteilles à son client. Venez me voir souvent, oa ne vous ruinera pas : mes consultations sont entièrement gratuites... Vous me devez vingt francs pour ces deux bouteilles ! »
Quel esprit simple, quelle philosophie dans ces moindres petites choses! Combien elle est morale et éducatrice, cette manière de rire, bienfaisante aussi!
On peut dire que la caricature, dans les mains d'im tel artiste, n'a plus
62 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
aucune raison pour respecter quoi que ce soit, puisque la joie qu'elle provoque est salutaire. Personne ne se fâche. On reconnaît volontiers son voisin dans la critique désagréable d'un travers, mais il ne nous viendrait jamais à l'idée per- sonnellement de prendre la mouche : tout le monde ainsi se trouve humaine- ment satisfait.
Daumier exprime une horreur spontanée pour les sottes conventions et les ridicules préjugés; il dénonce la fausse camaraderie : voyez ï Atelier du pein- tre. Les Cinq Se?is sont aussi pour lui l'objet d'une constatation peu charitable envers les simples ou les bourgeois stupides qui s'en servent mal.
Voilà V odorat : un brave échoppier coiffé d'un bonnet de coton, qui plonge son gros nez dans un misérable pot de fleurs dénudé, placé sur la fenêtre; voilà la vue : le père, la mère et l'enfant en contemplation béate devant la lune...
Dans les Beaux Jours de la vie, dans les Saisons, l'artiste s'amuse du contraste des choses, des déconvenues, de la dérision des événements; il raille là, sans méchanceté; il aime les humbles, mais il est terrible pour les riches, les hauts fonctionnaires, les propriétaires...
M. Vautour a pour concierge M""" la Portière, et voici un nouveau prétexte à une série de scènes dans l'escalier dont le déploiement amènera toujours la compassion en faveur du malheureux locataire, toujours victime.
Voici des silhouettes inoubliables de gens de bureau et de risibles Croquis musicaux : un enfant prodige, la lille de M. Coquandeau, « dont la famille est supérieurement organisée pour la musique », tient le piano! C'est excel- lent! Et ça ne finit pas... C'est d'une irrésistible drôlerie.
Qu'il signe ses dessins Honoré ou Ror/elin, parfois même de ses initiales seules, //. /)., toujours l'artiste est trahi par r('s])rit particulier qu'il déploie.
La femme que dessine Daumier n'a rien qui nous porte au rêve; elle est carrément laide toujours. M. de HuO'on l'a dit : « F^e génie n'a pas de sexe; » c'était une raison pour l'artiste de ne [)as ménager la compagne de l'homme, surtout lorsque celle-ci, comme épouse ou comme bas-bleu, veut ridiculement dominer son mari. Ce sont des divorceuses, des femmes socialistes, tout le pénible débordement du sexe enchanteur, en dehors de ses attributions ou
La CAIllCATLRK ET LKS GAUIC ATURIS TES
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de SOS devoirs, et le contraste comiqur de l'homme écrasé, dominé, berçant les enfants de sa moitié, les yeux en larmes ou perdus au ciel.
Au reste, Daumier ne fut pas un idéaliste; son crayon toujours ferme, plus puissant que délicat, devait forcément l'emporter au-dessus de la grâce; on peut même dire que, faute de pouvoir la rendre, il la ridiculi-sa; c'est un
Rnldmnfahhvull
^ -Jfûssjeu RàQjûsiuJe ma riep ne pirkrû foi phms'ml: niis. èi Jnujnenf m wii K mlf! fK simmt, ya'Bi tel (taifj.i feil lat maa fce nm tour la toits in ïjiî- seaii (fe J'fUl /,. ,
Dessin de Daumier; exlrail du Dix-iieuvicmc siècle, par Graiid-Carlerel [Firmin bidul ('JiteurJ.
fond commun, du reste, chez les caricaturistes, qui trouvent plus réellement la force de leur expression dans la critique outrée de la forme aimable, dans le contraste de la Beauté si difficile à saisir.
« 11 n'a jamais, dans ses études de mœurs, été cruel, à proprement par- ler, que pour la femme, et encore une certaine catégorie de femmes : les bas- bleus, celles qui, ayant oublié d'être belles, oublient aussi, et avec rage, d'être femmes et mères. Quant aux autres, les gracieuses, les tendres, les char- mantes, son crayon, fait pour les larges effets, a eu la modestie d'en laisse" la peinture à de plus délicats. »
G4 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Nous empruntons ces lignes au livre de M. Arsène Alexandre : Du Rire et de la Caricature.
Pour notre part, nous avouons attribuer à d'autres causes qu'à la « modestie » la parfaite insouciance de Daumier à l'égard du charme féminin; peu nous importo, au reste, cette note, qui ne nous apparaît pas, réellement, d'une parfaite utililé dans cet œuvre pittoresque, agressif un peu, et purement caricatural.
Vers les dernières années de sa vie, Daumier, dont la verve s'était, on peut dire, transformée avec l'âge, retrouva la chaleur de toute sa foi chauvine, lorsque éclata la guerre de 1870. Autrefois, son crayon avait exprimé, lors des guerres de Grimée et d'Italie, l'ardeur au combat, courageuse et infatigable, du [iclit troupier; aujourd'hui, son âme de patriote tressaillait, et les pages qu'il a tracées de celte époque sont toutes différentes des autres. Daumier, dans son AIhujn du siège, semble pleurer sur nos désastres; le rire a fait place aux larmes, l'observation aigui' du grand dessinateur se dé[ilacc, et ce sont de (louloui'euses pages d'histoire qu'il nous montre, des conceptions grandioses sur lesquelles plane un sourire d'amertume, comme un grand oiseau de mort.
Quelques années après, c'est le déclin; la production arrêtée par un seul accident matériel, le cerveau trahi par les yeux, cesse d'engendrer; la fatigue de toute cette vie de travail, de lutte et d'efforts visuels se paye, et l'artiste devient aveugle.
Horrible fin que celle de cet observateur passionné, de ce grand jouisseur de lumière, dont toutes les joies sombrent dans la nuit, avant la niorl! Daumier s'éteignit à Paris en 1870.
GAVARNI
Après la puissance, après l'expression brutale sans la caresse, voici venir la seule grâce, non exemi)te de mollesse souvent : c'est Gavarni.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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Pas de virilité dans cette simple émission de nature, malgré l'effort du trait noir qui enveloppe après coup toutes ces compositions mièvres et charmantes, très habiles, trop peut-être; voici le dessin intuitif, sensiblement fait de chic, avec, cependant, des faux airs de nature. C'est Gavarni, le philosophe profond, toujours aimable, jamais sincèrement anici-, dont l'clfort de la légende ne se
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Porlrait de Gavarni, par Emile Bavard.
sent pas, et coule de source comme le dessin qu'elle soulig:ic. Voici le triomphe de la collaboration de la plume et du crayon; on ne sait auquel des deux accor- der la préférence.
Gavarni n'est pas un caricaturiste à proprement dire : c'est un humoriste, ou, mieux encore, un illustrateur de sa propre pensée, un « croquiste ». Tous ses personnages sont dessinés soigneusement, très finement, avec une coquet- terie dans l'ordonnance. Il confine à la vignette, cet art fragile et tendre,
66 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
malgré sa formule osée. L'étude de toutes ces physionomies ne nous rappelle rien de véritable, malgré leur aspect véridique; toutes ces scènes intimes, bien composées, traitées largement, mais, au fond, timides plutôt par le soin qu'elles accusent, nous semblent irréelles : c'est de l'image en dehors, malgré tous ses efforts pour paraître vraisemblable.
Voici donc un art charmant, d'une élévation suffisante, grâce à cette seule personnification immatérielle; tout cela est bien loin de la photographie, loin du document absolu : c'est l'explosion d'une vitalité personnelle qui nous émeut en dehors de toute étude, par sa seule fraîcheur.
Pas de naïveté dans le dessin de Gavarni, mais un goût parfait dans l'exécution; tous ses personnages disent bien ce qu'ils veulent dire, à moins que l'on ne subisse au delà, souvent, l'influence heureuse de la légende qui habille si parfaitement l'ensemble, et anime souvent une scène malgré elle.
Cette réflexion nous vient en regardant une série d'images, appelée Par-ci, par-là, dont le texte n'est pas autrement en rapport avec les dessins qu'il souligne.
Ce qui nous amène à dire que, certes, le dessinateur Gavarni n'a que des louanges à adresser au littérateur Gavarni, et réciproquement. Ce sont deux hommes dans un même être, qui pourraient parfaitement briller séparément. Que nous voilà loin de la caricature proprement dite! de cette formule si plate, si enfantine, que relève seul le mot écrit au-dessous !
L'artiste, du reste, dans un roman intitulé Michel, nous a prouvé qu'il savait écrire; Sainte-Beuve a fait à cette œuvre l'honneur d'une critique assez élogieuse dans ses Nouveaux Lundis, et, malgré les attaques acerbes de M. de Girardin, son ancien protecteur, tout porte ù une déduction flatteuse en faveur de cet essai.
L'esprit de Gavarni est charmant, fin et subtil; il résume celui do toute une génération, c'est la marque vivante d'une époque disparue.
En feuilletant tout cet œuvre du maître, il nous vient comme un sentiment de tristesse et d'étonncment, tant les sentiments que nous lisons là nous semblent lointains et vieillots; à la longue, le charme nous gagne devant celle bonne
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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humeur bien exprimée, originale, puisqu'elle nous parait neuve tant elle est surannée, et c'est une joie bientôt, quand nous comprenons ce tout, dans sa saine gaieté et son éternelle vérité de fond.
Un débardeur en femme. Dessin de Gavarni ; extrait du Diable à Paris (Heizel et C'c éditeurs).
C'est exquis : ce n'est pas de l'esprit de mots, c'est de l'esprit de cœur, de la logique simple et intensive, cela fait penser; pas de « rosseries », pour employer le vocable à la mode, une constatation toute bonasse des inégalités de la vie, de ses injustices et de ses contrastes.
G8 LA CARICAIURE ET LES CARICATURISTES
Et ce dessin est onduleux, souple, bien à l'effet; çà et là, des taches de vigueur viennent rehausser le gris général de l'ensemble, qui demeure, malgré tout, sans heurt, plutôt calme et mignard. Voyez les mendiants de Gavarni, ses chiffonniers : malgré la puissance qu'ils voudraient avoir, malgré tous les efforts de l'artiste pour les rendre hideux , déguenillés , ils n'arrivent point à nous donner l'aspect repoussant de ceux de Daumier, par exemple. On sent l'éga- lité des moyens qui président à cette personnification, et le soin avec lequel ils sont traités les rend encore moins saisissants.
La femme de Gavarni est, en revanche, exquise; ses gens du monde sont parfaits d'élégance, bien mis, sans tomber dans l'exagération, gracieux, mais non maniérés. La note mondaine est plus en rapport, semble-t-il, avec les goûts de l'artiste; il est aristocratique dans son art, pommadé un peu, et sent davan- tage le décor luxueux, le salon, le boudoir où jaseront ses personnages.
Nul peut-être mieux que lui, si ce n'est Grévin, n'exprima aussi excellem- ment l'afféterie particulière de la femme légère; il connaît, au reste, le cauu' féminin comme nul autre, tire une habile déduction de ses mille sentiments divers, pour en arriver à une conclusion raisonnée et morale.
C'est un éducateur sans phrases; il montre une lanterne magique variée, qui reflète les hauts et les bas, et touche profondément à toutes les cordes de l'A me humaine.
« Quel gaspillage de talent dans toute cette énorme production! Tous ces petits chefs-d'œuvre, faits sans prétention, ont été éparpillés aux quatre coins de l'horizon ; le vent de la publicité, en soufflant dessus, les a disséminés et amoin- dris peut-être. Des esprits moroses, qui ne pardonnent guère au génie de se manifester en dehors des conditions d'une époque, ont sans doute cherché que- relle à cet artiste au sujet de son énorme prodigalité; il a été diminué par cette production incessante, sans doute, carie nom de Gavarni est loin d'avoir retenti dans la presse comme celui de Daumier, dont l'œuvre, quoique opposé par le sentiment, n'est pas d'un mérite moindre. »
Est-ce parce que Gavarni ne mit pas, comme son illustre confrère, son crayon au service de la passion? Lui tient-on rigueur de son charme toujours
LA CAUICATUIIE ET LES CAUICATURISTES
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souriant, de sa langueur d'expression, de sa féminité enfin, malgré la justesse de réalisation?
Pour nous, Gavarni n'est pas inférieur à Daumier; c'est une note tout à
« Y a-l-il donc lanl de quoi être comme ça faraud... parce que. le jour do la dislribution des nez, on s'aura levé à li'ois heures du malin ! »
Dessia de Gav.\rsi; extrait du Dialile à Paris (Hetzet et C'' éditeurs).
fait contraire, et nous aimons l'un et l'autre de ces artistes dans leurs différences.
A son époque, Gavarni, dont l'essor était tout original, loin du classique,
tant en faveur alors, rencontra chez le pédant une hostilité basée précisément
sur la liberté qu'il afficha aussitôt. « C'est un caricaturiste, disait-on, un fai-
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seur de croquis plus ou moins frivoles que l'on peut feuilleter pour s'amuser, mais qui n'ont rien de commun avec l'art. »
Cette injuste opinion que la critique officielle eut de l'artiste à cette époque a rencontré depuis les plus fermes contradicteurs.
Certes, l'antiquité et la tradition n'ont rien à revendiquer dans ce talent; c'est un tort que de demander à un arbre d'autres fruits que ceux qu'il produit : l'originalité résulte seule de cette apparente indigence.
Gavarni, en envoyant au diable les poncifs académiques, dessina brave- ment les gens tels qu'ils sont, au grand étonneraent des artistes de son époque ; il s'achemina vers le naturel en s'affranchissant de tout souvenir d'école.
Le maître a été également comparé à Goya, pour sa couleur, sans doute; l'amour des parallèles ne finirait-il pas par devenir oiseux, à la longue?
Goya et Gavarni ont fait tous les deux le même travail pour leur temps ot leur pays; ils ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés disparus avec eux : en cela plus justement leurs noms pourraient être accolés; mais laissons donc à chacun le mérite de sa personnalité !
Cette qualité d'observation immédiate , qui consiste à enregistrer les mœurs, les vêtements, l'esprit d'un temps, n'est-elle pas des plus précieuses, au reste, ne témoigne-t-elle pas d'une force particulière à l'étude?
C'est Gavarni qui nous apprend maintenant l'existence « des duchesses de la rue du Helder, des lorettes, des débardeurs, de tout ce joyeux monde de la Bohême, aujourd'hui disparu devant les mœurs anglo-américaines qui nous envahissent peu à peu » .
Un pressentiment instinctif a incité l'artiste à croquer ces physionomies, ces tableaux passagers de la vie; ces mouvements prendront un intérêt qui s'accentuera à travers les temps.
Pour que le sens de ses dessins ne s'égarât pas, Gavarni eut soin de jeter un caractère phonétique, quelques mots, au bas de ses croquis; chacune de ses inscriptions est un vaudeville, un roman de mœurs, toute une évocation d'idées.
Chez lui, i)as de vains sermons, [luinl d'enipliase déclamatoire; il décrit ce
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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qui l'entoure, sans conclure, sans alarmes; pas d'audacieuses récriminations; il est soumis et raconte tout bonnement.
Il s'attarde joyeusement à l'étude des passions sans froisser personne ; ses pages de tendresse sont doucement émotionnantcs, très poétiques surtout, déli- cates de sentiment sans jamais être tanales. Le grand dessinateur ne cherche pas à nous faire froncer les sourcils devant ces fautes de jeunesse qu'il retrace,
Les eniaiils terribles. Dessin de Gavabni ; extrait du Du-neurième siècle, de Grand-Cartoret (Firmin Didot et C" éditeurs).
car il sait que jeunesse se passe et que nous verrons bientôt ces « Arthurs » tapageurs et ravageurs de cœurs prendre du ventre, de même que ces lorettes exubérantes porteront des châles de tartan.
« Ma bibliothèque, dit-il, est à l'Opéra. » Il y passe presque ses soirées, perdu dans le grouillement de la foule, ne perdant rien de ses mouvements. Doué d'un physique très agréable, il a de furieux emportements contre certains coiffeurs qui n'ont pais craint de parer leur devanture de sa physionomie ornée de postiches.
72 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Les écus sonnent au fond de ses poches ; il n'en fait pas moins connais- sance avec Clichy, qui le garde sous ses verrous pendant quelques jours.
Il est insouciant et satisfait son cerveau au hasard de la vie.
Gavarni avait pour son image un culte profond; par une sorte de coquet- terie naïve, l'artiste résista, dans ses dernières années, à la photographie; il voulait que l'on demeurât sous le charme d'un portrait — un peu flatté — qu'il avait dessiné lui-même... jadis.
Grâce à l'obligeance d'un aimable collectionneur, nous avons pu repro- duire ici les traits du grand caricaturiste, d'après un cliché, pris à son insu, par un amateur, dans le jardin de Jules Janin, à Passy.
Nous pouvons affirmer que ce portrait que nous reproduisons est des plus nouveaux.
« Comme il a compris la Parisienne! s'écrie Théophile Gautier; comme ce sont bien là ses airs de tète, ses façons de porter les mains, ses ondulations de hanche, sa démarche, son geste, son regard! Ces jolis museau.K si fins, si éveil- lés, si espiègles, d'une irrégularité si piquante, d'un chifTonné si gracieux; ces yeux qui ne sont pas brûlants comme ceux de l'Espagnole, ni rêveurs comme ceux de l'Allemande, mais qui disent tout ce qu'ils veulent; ce sourire demi- moqueur dans lequel Victor Hugo a trouvé la petite moue d'Esméralda; ces mentons d'ivoire, ces nuques blondes où les cheveux follets se tordent en accroche-cœur; ce teint de camélia qui a passé la nuit au bal, cette fraîcheur fatiguée et délicate, qui les a exprimés, si ce n'est Gavarni? »
Malgré cette apparence frivole que revêtent toutes les productions du grand dessinateur, cette même facture, nous sommes frappés par la diversité de ces têtes dont pas une ne ressemble â l'autre, indice évident d'une perpétuelle étude, qui lui permet de varier ainsi incessamment ses types.
Autant de genres différents, autant donc d'observations, une aptitude géné- rale, bien que, comme nous l'avons dit précédemment, la description du luxe, des fêtes mondaines, ait, à notre avis, retenu le meilleur de toute cette pro- duction.
G;i\.iiiii csl r;iiil;is(|m> cl non fantastique; ce n'est jias un inventeur, c'est
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 73
un scrutateur de consciences, un liseur de pensées; il excelle à pénétrer les cœurs et à dépeindre ce qui se passe derrière les portes; son crayon ne recherche pas la correction de la forme, il se contente d'une facilité très agréable.
Gavarni a fait des dessins en quantité; son œuvre est presque incalculable, parce qu'il est extrêmement divisé et difficilement résumable; dans les moin- dres feuilles, l'artiste s'est prodigué. La réunion en albums de ces petits chefs- d'œuvre a seulement été facilitée par leur esprit de suite : voici la Vie du jeune homme, les Etudiants, les Lorettes, le Carnaval, les Débardeurs, les Actrices, les Fourberies des femmes, les Enfants terribles, Paris le matin, Paris le soir, c'est-à-dire l'existence parisienne comprise à fond par un philosophe et rendue par un artiste.
Écoutez cette fière réflexion faite par un commis de magasin : « Dans la nouveauté on a toujours été... aristocrate. Y a trente ans, nous portions des épreuves. » Et cette autre que suggère à un pauvre hère une jeune femme « bien huppée qui passe près de lui » : « Ce qui me manque à moi?... Une t'ite mère comme ça, qu'aurait soin de mon linge ! »
« Des femmes qu'ont peur d'un verre de vin, c'est pas des femmes! » s'é- crie une marchande de la halle... « Ce que je trouve de plus changé à Paris depuis vingt-cinq ans?... Les Parisiennes, » dit finement un brave bourgeois.
Cela fait rire en dehors de la charge grossière : la caricature, après tout, n'est-elle pas d'un caractère plus élevé lorsqu'elle laisse à penser après le sou- rire ou l'éclat do rire du premier abord?
L'artiste qui nous occupe est de nuance délicate dans le comique : il ne va pas jusqu'au grotesque; il demeure correct, et c'est cette correction qui ajoute encore au risible. M. Joseph Prudhomme, ce type immortel créé par II. Mon- nier, ce fantoche superbe et niais, compassé et digne, dont toutes les phrases sententieuses sont autant d'étonnantes stupidités, n'arrive-t-il pas au sublime ridicule par ce seul contraste de sa physionomie avec ses paroles?
Gavarni est classique dans sa légende ; il écrit bien , il vise à la tournure élégante de la phrase, pèse ses mots et synthétise habilement sa pensée.
Il est l'homme de son œuvre, correct et fin; son éducation première a été
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74 • LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
très soignée, et son instruction n'a jamais rien laissé à désirer : c'est un aristo- crate. A ses débuts dans l'art qui l'a illustré et qu'il illustra à son tour, plus tard, le jeune homme était entré à la Mode, un journal dirigé par M. de Girar- din; il obtint là un grand succès, à ce point que Humann, un célèbre tailleur de l'époque, disait : « Il n'y a qu'un homme pour dessiner un habit noir, c'est Gavarni. » Puis ce furent les costumes de théâtre dont la création l'absorba complètement pendant quelques années; les mondaines s'arrachèrent les ado- rables inventions de l'artiste : c'était la vogue.
Bientôt lassé des pierrettcs et de tant d'autres costumes à personnification banale, il lança le Titi et le Débardeur, ces trouvailles inséparables de leur créateur. Ces deux costumes firent leur première apparition à un bal des Va- riétés où lord Seymour et M. de La Battut les avaient endossés. Malheureu- sement, lorsque l'artiste abandonna ce genre, la critique amère lui reprocha dans son œuvre nouvelle cette extrême correction dont il ne s'était pas encore affranchi. C'était un « modiste », un « Watteau recommencé » ; il fallut à Gavarni de grands efforts pour se débarrasser de toute cette raideur qu'on lui trouvait, en souvenir surtout de ses premiers essais.
« On lui accorde la sensitivité, mais on lui refuse la vénération. » « Voilà, Messieurs, s'écrie-t-il devant les Concourt, c'est cruel, mais c'est comme ça : je n'ai pas pour deux sous de vénération ! »
« Gavarni tombe chez nous à la fin du dîner (ce sont les Concourt qui par- lent); il n'a pas faim, il vient de déjeuner; il est sept heures. C'est bien lui, un esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matérielle et qui n'a de chatouille en ce moment de récréation à son terrible labeur, que lorsqu'il a la conversation d'un de ces gens qu'il appelle les riches, les êtres pleins de faits comme Guys', Aussandon, etc., ces originaux complexes qui sont un résumé et un assemblage d'un tas de choses, et ces hommes au langage correct dont la vie, selon la phrase du dessinateur, « se passe à être un objet d'étude et de jouis-
1. Guys, un dessinateur de valeur, que l'on compara à Gavarni, à cause sans doute du choix de ses sujets un peu parallèles, car le seiitiaient de l'art de Guys fut bien dillërent, et son exécution moins élégante, mais plus réelle, était si dissemblable! Nous n'en diions pas de même de Damourette, qui, lui, avec un moindre talent il est vrai, se rapprocha curieusement, comme facture, de Gavarni.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
sancc par l'intelligence de ceux qui boivent avec eux, sans qu'il reste rien do cela dans une œuvre écrite ou peinte. »
Il nous dit que la géométrie devrait être la forme des choses dans l'espace. . .
« Tiens donc ça dans l'œil, innocent !.. c'est mieux et plus commode. — Oui, mais je ne peux pas. »
Dessin de Gavabni ; extrait du Dialile ii Paris (Hetzel et C'e éditeurs).
C'est un cerveau qui s'étonne volontiers, ù propos d'un emprunt de 50,000 francs qu'il veut faire sur sa maison du Point-du-Jour; « il a trouvé dans les banquiers des banquiers; ce qui lui est le plus pénible, c'est que le Crédit foncier, auquel il s'était adressé en dernier ressort, l'a dérangé un mois. Pas une amertume, rien que le regret d'avoir été tiré de son travail ordinaire. »
76 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Il va chez son tailleur et commande au hasard. Tel vêtement lui ira-t-il? « Il m'ira, vous croyez? Combien? »
A mesure que sa pensée s'active, la paresse du corps l'envahit; il semble ressentir toute la fatigue de l'étude continuelle, il ne vit que pour son art, qui le pousse sans cesse en avant vers la recherche du nouveau... Cette netteté dans l'observation, chezGavarni, cette ponctualité dans l'ordonnance, ne lui venaient- elles pas un peu, indépendamment de ses premiers croquis de mode, du goût profond qu'il avait pour les mathématiques?
N'oublions pas que, tout enfant, il aspirait à l'Ecole polytechnique et que c'est la géométrie qui lui inspira le goût du dessin.
Ses cahiers, au collège, dit-on, étaient un pêle-mêle confus de croquis et de dessins géométriques. On sait qu'il accepta une place dans le cadastre pour la levée des plans; l'ingénieur en chef était même fort content du jeune homme. « A l'âge de quinze ans, il avait construit tout seul un sextant de marine, avec les lunettes et les alidades...
« Vous ne savez pas ce que c'est que les mathématiques, s'écriait-il, et Vempoignanl qu'elles ont... La musique, n'est-ce pas, est le moins matériel des arts, mais encore il y a le tapement des ondes sonores contre le tympan... Les mathématiques sont bien autrement immatérielles, bien autrement poétiques que la musique... On pourrait dire d'elles que c'est la musique muette des ombres ! »
Cette faculté mathématique, si rare chez les artistes, nous a paru intéres- sante à noter; les artistes, en effet, professent vis-à-vis des sciences abstraites une répulsion presque générale : ils préfèrent les résultats de leur iniayiiialion à l'absolu, ils ont opté en faveur de l'idéal qui n'a rien de positif. A signaler le peu de facultés que, réciproquement, les hommes de science apportent dans l'expression des choses artistiques.
Comme cela est reposant de feuilleter toutes ces pages fardées, enluminées précieusement, sans justesse, mais avec soin, de passer en revue ces éloquentes figurines du passé! Tout respire une bonne odeur de printenips, une fraîcheur toujours neuve. Après l'assaut des puissantes impressions d'art, on i-evioiil avec
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
joie à cette siraplo émotion naïve qui charme à son lieurc comme un rayon de soloil après l'orago.
« Voyons, Traufapé, qu'esl-ce que l'as perdu?.. Ta femme? — Non, Dachu. — Ion pelil? — Non, Dachu. — Ta lanle Janson la chamarreuse? — Non, Dachu. —T'as perdu Ion cousin du Povl au Sel? —Non, Daclui. Traulapc a perdu Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Ilalie, protecteur de la Confédération dn Uliin, etc., etc., etc. Dessin de Gavab.ni ; extrait du Dialile ii Paris (Helzel et Ô' éditeurs).
Écoutez, maintenant, cette curieuse visite à Gavarni que nous content les frères de Concourt dans leurs Mémoires :
« Sur la route de Vei'sailies, au Point-du-Jour, à côte d'un cabaret ayant pour enseigne : A la renaissance du perroquet savanl, un mur qui avance avec
78 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
de vieilles* grilles rouillées qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur est dépassé par un loit de maison et par des cimes de marronniers étêtés, au milieu des quels s'élève un petit bâtiment carré, — une glacière surmontée d'une statue de plâtre tout écaillée : la Frileuse d'Houdon.
« Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le tin- tement éveille l'aboiement d'un gros chien de montagne. On est long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et souriant. C'est là que nous faisons notre pre- mière visite à Gavarni,
« Il nous promène dans sa maison, dont il nous raconte l'histoire : un ancien atelier de faussaires sous le Directoire, devenu la propriété du fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où l'on avait fabriqué la fausse monnaie, à serrer les manteaux de Napoléon, brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du rez-de-chaussée, décorées de peintui'es sur les murs représentant des vues locales : la porte d'Auteuilen 1802.
« Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent et ressoi'tent des cartons à chapeaux de femmes.
« Nous redescendons dans sa chambre, où, près d'un petit lit de fer étroit, une couche d'ascète, il y a sur la table de nuit un couteau en travers d'un livi'e ayant pour titre : le Cartésianisme... »
Parmi les créations de Gavarni en dehors du Tili et du Béhardenr , n'ou- blions pas la curieuse « moitié » de Robert Macaii'e, cette contre-partie si réussie du héros de Daumier ; M""" Robert Macaire, cette image vivante de la filouterie des femmes,... et aussi son Thomas Vireloque.
Vireloque, a dit M. de Saint-Victor, est une espèce de monstre « à demi Quasimodo, à demi Diogène » ; ce sont des types consacrés.
Sulpice-Guillaume Chevalier, né à Paris en 1801, mort en coite ville on 1806, avait emprunté son pseudonyme do Ciavarni au nom dv la charmante vallée deGavarnie, située dans les Pyrénées, du souvenir d'un riant séjour ({u'il V avait fait.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 79
11 débuta au journal P Artiste et à la Silhouette ; quelques années après nous le voyons au Paris, pour lequel il dessinait un dessin par jour, puis au Charivari et à \ Illustration.
Dès lors nous mentionnerons seulement les albums dans lesquels il avait réuni le plus grand nombre de ses œuvres éparses. C'est les Partafjeurs, His- toires de politique, les Petits mordent, la Foire aux amours, et tant d'autres dont l'énumération semble défier la meilleure mémoire.
Citons, parmi les livres qu'il illustra, les Contes d Hoffmann, la l'hijsiologie de la vie conjugale, etc., sans oublier les immortelles esquisses qu'il rapporta d'un voyage à Londres, prises dans les quartiers misérables de la Cité.
Décoré en 1852, l'artiste s'était marié peu après... « Vous vous appelez Gavarni? lui dit l'officier public qui présidait à la cérémonie; c'est vous qui avez fait tant de petites bêtises? »
Ce que c'est tout de même que la célébrité !
Fils d'un simple agriculteur, dont la situation était aisée [»ar suite d'un héritage, Gavarni avait été dans sa jeunesse à l'abri du besoin ; son cerveau avait mûri tranquillement au contact de ses rêves satisfaits ; l'œuvre de cet artiste respire le calme simple et la prodigalité riante de celui qui l'a conçue. Vers la fin de sa vie, le grand artiste était devenu hypocondriaque; lui qui avait fait si agréablement sonner le rire, entendit tinter le glas dans ses méninges fatiguées, blessées "par le surmenage, et c'est une fin douloureuse pour cet apôtre de la joie que cet anéantisssement dernier qui éteignit sa A^erve. Dau- mier aveugle, Gavarni hypocondriaque : nous verrons Gill, Grandville, mourir fous, et Traviès indigent : désespérante constatation que celle des larmes après le rire.
CHAPITRE III
TOPFPEU. HENRY MONNIER. DECAMPS. GUANUVILLE. ETC.
TOPFFER
« Ce n'est ni lu finesse élégante de Gavarni, ni la puissance brutale tle Daumier, ni l'exagération bouffonne de Cbani, ni la charge triste de Travics. Sa manière ressemblerait plutôt à celle de l'Anglais CruisksKank; mais il y a chez le Genevois moins d'esprit et plus de naïveté. On voit qu'il a étudié avec beaucoup d'attention les petits bonshommes dont les gamins charbonnent les murailles, avec des lignes dignes de l'art étrusque pour la grandeur et la sim- plicité. Il a dû également s'inspirer des byzantins d'Epinal.. Il en a a[)pris l'art de rendre sa pensée, sans lui rien faire perdre de sa force, en quelques traits décisifs, dont la préoccupation des détails anatomiques et de la vérité bour- geoise ne vient pas un instant troubler la hardiesse sereine... » Cette opinion, fort judicieuse, de Théophile Gautier sur R. Topffer trouve un écho harmonieux dans une appréciation de Sainte-Beuve qui, à propos de l'artiste genevois, parle de « ce romancier sensible et spirituel, de ce dessinateur plein de naturel et d'originalité ». Topffer nous apparaît en effet, dans sa naïveté de crayonnage, un rêveur érudit, un distrait, dont toute l'originalité découle de celte émission
simple de nature. Ce dessin est un fluide, il n'a pas de consistance, il court sur
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
le papier, s'arrête brusquement en crochet, avec la pensée qui. change le fil des idées, qui se perd dans le chaos...
C'est une sorte d'écriture dessinée, une imagination qui se délaye, spon- tanément, sans efforts, sans regrets, des croquis cérébraux non imprégnés de souvenirs classiques, sans métier presque.
Théophile Gautier voit dos influences où il n'y a peut-être que des ren-
Pui-lraiOle R. Tôpiïoi-, pM- Emile Binaril.
contres, car l'artiste, malgré les excellents conseils de son père, un peintre distingué, Adam Topfl'cr, nous semble plutôt préoccupé de littérature; et si la valeur de son dessin est discutable, il n'en est pas de même du charme de son style.
ToplFer, au reste, ne doit guère être envisagé séparément dans son œuvre double. -
Il nir-rite, dans l'art qui nous occupe, une place importante; c'est un humoriste des plus délicats, iloiil la forme d'expi-ession nouvelle engendra un genre ti'ès imité dejiuis, l'idi'i' de ce trait simple, silliuuctteur de personnages
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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et de paysages, sans modèle aucun; ce croquis naturel, modernisé si l'on veut, appartient en propre à l'artiste.
Naturellement, cette expression courante, dont l'intc-rèt croît avec les hésitations, les réticences du trait, ne peut être traduite en dehors de la main qui la créa.
On en a un des exemples notaiiuneiil lors de l;i si'i'ic inlilult'C : Mon- sieur Cryptuijaiiie, que Cham mit sur bois à la demande de .l.-J. Dubochet, le
Dessin exilait dd Moitùeur Cnjiiloguiue ^.luUieii éditeur).
fondateur de VlUuslralioii, d'après les compositions dessinées sur papier aufo- graphique par Topffer.
Il arriva forcément que celte interprétation fut désastreuse pour les deux artistes. Cham avait fait à la fois du mauvais Cham et du mauvais Topffer.
Quelle différence entre les originaux et leur piteuse traduction! Certes, on ne pourrait juger Topffer d'après les copies qu'on a faites de ses croquis : ce serait une flagrante injustice.
84 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Ce sont un peu des croquis de littérateur, il est vrai ; l'idée domine non sur la forme, car celle-ci est bien frêle, mais sur la volonté de la forme; l'esprit pétille et laisse à deviner sans cesse d'autres subtilités d'esprit. Gœthe, qui avait reçu de la part de TôpfFer deux cahiers de dessins, disait qu'il ne pouvait regarder à la suite plus d'une dizaine de ces feuilles d'images, « de crainte de prendre une indigestion d'idées ».
Au reste, il ne faut pas chercher dans les albums de Tôpfîer autre chose qu'un passe-temps, « un moyen, comme il le disait lui-même, de donner pour son propre amusement une sorte de l'éalité aux plus fous caprices de sa fan- taisie ».
Inutile aussi de comparer, ce serait diminuer le charme de tout un œuvre fragile et lui ôter sa fleur.
Topffer soutient ses croquis par un texte brillant; il rachète les faiblesses de son crayon par une aimable érudition transparente sous la légèreté curieuse de son style.
« C'est un homme remarquablement privilégié, dit Grandvillc en parlant (le l'artiste; j'ai envié cette double faculté de hardiesse, la pensée par le dessin et le style : j'ai parfois essayé, mais en vain, la plume est rebelle sous mes doigts pour former des phrases...; son talent est complet... »
Ses dessins naissent au cours de la fantaisie, sans presque d'application : voilî'i leur qualité réelle; pas de maître, pas d'école, pas de système. « C'est triste, c'est bien triste, écrit-il, mais si les peintres pouvaient désapprendre, ils y gagneraient le plus souvent...; les systèmes dégénèrent en manière, et la ma- nière fausse le talent... »
Ce cerveau curieux, doué à la fois pour tout, se fùl-il aisément astreint à l'étude d'une seule chose?
Tour à (oui- critique d'art, professeur à l'Académie, où il était chargé de l'enseignement de la rhétorique et des belles-lettres générales, poète, romancier, écrivain politique, caricaturiste, peintre, directeur de pensionnat,... l'ai-tisle prodigue ses qualités à tous vents d'esprit; c'est une ligure à pail, tout-* une firganisalion spéciale.
LA CAIIICATLJIIE ET LES CAUICATUUISTES
Et copcndant son existence a été courte : il est mort jeune, en pleine force d'âge; on demeure étonné d'une réalisation d'ail si complète dans une aussi brève carrière.
Il obtint d'aboi'd par ses dessins et ses caricatures le suffrage de Gœtbe; puis Xavier de Maistrc , charmé par quelques nouvelles ([iiil avait lues de Tôpffer, lui accorda son estime littéraire. Citons parmi ses dernières produc- tions, dans ce genre : les Nouvei/es cl Mélcun/cs, \i\ Col fTAnllmme, Menus l'ro-
Dessincxlrail Je .y. Cnjiili'ijumc JuUien e.lileiir,
pas, le Lac de Gers, et le Presbylère, cette dernière production très appréciée par Sainte-Beuve.
L'artiste, d'autre part, n'eût pu se consacrer exclusivement ni au dessin ni à la peinture, comme il le désirait, vu l'état de ses yeux. « J'ai toujours, écrit-il, suivant ma mauvaise habitude, des noirs de temps à autre, surtout pour mes malheureux yeux; mais c'est un mal incurable. » Et de fait cette maladie s'aggrava jusqu'à provoquer chez l'artiste un réel désespoir.
A la suite de ce malheur, TôpfTer dut chercher autre part les ressources
86 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
que la peinture ne pourrait plus lui donner bientôt. 11 avait déjà dirigé une pension avec un ami; il en fonda une autre, dont il s'occupa lui-même.
A pai"tir de ce moment, l'artiste, qui a complété avec ardeur ses éludes au point de vue littéraire, sème des dessins agréables dans son texte; son genre naît d'une circonstance malencontreuse : c'est toute une révélation de manière dont le succès rapide est une heureuse indication.
Ses yeux malades dessinent sans prétention, sincèrement, sans ofTort, et la plume obéit à une âme simple, non tourmentée de la forme; c'est une collabo- ration spirituelle de la plume et du crayon.
Les excursions que Tôpffer fait dès lors dans les montagnes avec ses élèves lui donnent l'idée d'une série remarquable d'impressions de voyage illustrées : ce sont les Excursions dans les Alpes, Voyage à Gênes, les fameux Voyages en zigzag, Par monts et par vaux, le Tour du lac, etc.
Ces pages sont toujours agréables à revoir; elles sont gaies et d'un tour charmant; chose curieuse, elles respirent un parfum de verve presque pari- sienne, dans l'acception non boulevardière, s'entend; l'œuvre de l'artiste gene- vois, du reste, claire, élégante et libre, est d'une saveur très française.
Puis voici Monsieur Jabot, Monsieur Vieux-Bois, le Docteur Festus, amusants albums de caricatures; la Bibliothèque de mon oncle et les Menus Propos, deux délicieux ouvrages et de curieux croquis, sans oublier surtout les Nouvelles genevoises, l'œuvre typique de l'artiste.
Par leur natui'o même, ces derniers recueils de caricatures que nous citons échappent à toute analyse; l'épigraphe de ces recueils est curieuse : « Va, petit livre, et choisis ton monde; car aux choses folles, qui ne rit pas, bâille; qui ne se livre jjas, résiste; qui raisonne, se méprend; et qui veut rester grave, en est maître. » Elle prévient agi'éabhMneiit toute critique, et la modestie de celte présentation est bien fine. / Sainte-Beuve, conlrairemenl à Gœthe, « résiste ». Gœthe cependant écrit :
«... S'il choisit uu jour un sujet un peu moins frivole, et s'il s'applique un peu plus, ce qu'il fera dépassera toute idée; » ce qui est, en somme, se ralliera l'opinion de Sainte-Beuve « appréciant davantage les Voyages en zigzag ».
LA C.VUICATURK ET LES CARICATLlllSTES 87
TopITei' u di'Ci'it ;\ incfvoille la yi'aiulc sr^rénUé des iiioiila^iics ; sa plumo et son crayon s'entendent parfaitement pour exprimer cette majesté simple, cette poésie du grand air qui (lotte sur les hauts sommets : ce dessin, sobre de détails, aux larges indications, synthétise avec goût, schématiquement un peu; c'est un dessin de visionnaire plutôt que celui d'un voyant. N'oublions pas, au reste, la faiblesse des yeux de l'artiste, dont les progrès s'accentuent de jour en jour, tandis que la sensibilité de son cerveau s'accroît ; c'est un phénomène des plus remarquables que cette flamme d'esprit brillant plus vive encore lorsque celle qui est dans les yeux se meurt,... la force d'expression vivace quand même...
Citons encore parmi les albums de TopfTer, V Histoire de Monsieur Crépin, de Monsieur Persil, etc., qui renferment des -pages d'une philosophie légère, attractive à la fois pour les petits et les grands. « Albums d'une nature mixte, composés de dessins qui, sans une addition de texte, n'auraient qu'une significa- tion obscure, et d'un texte qui, sans les Jessins, ne signifierait rien. »
R. TopfTer, indépendamment de ses croquis à la plume, s'est essayé au lavis très heureusement; on lui doit aussi quelques petites toiles d'un intérêt très vif pour le détail et la couleur.
R. Topffer est mort très jeune, le 7 juin 181-6, à Genève, sa -ville natale.
Cet artiste de verve , cet improvisateur curieux , ne fut pas seulement renommé dans son pays; ses succès de conteur et sa facilité de croquisle ont amusé partout, et de nos jours encore les Nouvelles genevoises et les Voyages en :iigzag ne sont pas d'un médiocre intérêt à parcourir.
HENRY MONNIER
Henry Monnier, c'est le comique fait homme, toute une présence d'esprit à part, la composition comj)lète et réussie d'un grotesque nouveau. "
Homme de lettres, dessinateur, comédien, c'est-à-dire trois fois artiste,
88 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Monnier a été tour à tour applaudi sous ces trois incarnations; il donna à ses qualités de verve une triple force d'expression qui révéla toute l'étendue de ce cerveau cocasse.
Mais c'est comme dessinateur humoristique surtout que Monnier fut supérieur, et certes ses autres talents d'acteur et d'écrivain contribuèrent à la vitalité de ce crayon : l'un lui donna l'esprit du geste, la justesse de la mimique, l'autre la faculté de formuler spirituellement sa pensée et de la bien choisir,
« Monnier a une faculté étrange, c'est la froideur, la limpidité du miroir qui ne pense pas et qui se contente de réfléchir les passants. » (Baudelaire.) Henry Monnier est une nature, en effet, mais sans exubérance, un sang-froid plutôt, car il se possède toujours; le rire qu'il arrache par l'étonnante bêtise de ses fantoches composés est fait de pitié méprisante à leur égard; le comique de ce genre réside en la seule tournure de l'idée; ce ne sont jamais les person- nages dessinés par l'artiste qui nous font nous esclaffer, c'est ce qu'ils disent.
Monnier est un enfant tciTible qui joue à la balle avec les sentiments feints; par un tour d'imagination spéciale, il « blague » tout ce qui pleurniche dans le fond du cœur humain, tout ce qui grimace. Les fau.K bonshommes, les diseurs de riens, les soleiuiels, ont été traduits par cet artiste excellemment; il les a démasqués, les a ridiculisés sans presque les transformer dans leur enveloppe physique.
« Henry Monnier, a dit Balzac, s'adresse à tous les hommes assez forfs et assez pénétrants pour voir plus loin que ne voient les autres, |)our mépriser les autres, pour n'être jamais bourgeois, enfin ù tous ceux ([ui trouvent en eux quelque chose après le désenchantement, car il désenchante. Or, ces hommes sont rares, et plus Monnier s'élève, moins il est populaire. »
Comme il arrive en pareil cas de caricature des types, ce sont les bour- geois encore qui ont ('li' la cible indiquée de celle verve; c'est parmi ces gens simples que Moiuiier a choisi ses pantins, el il en a trouvé un sublime : .M. Prudbomme.
M. .losepli i'rudhonime, c'est le bourgeois imjjosant, compassé, un niais
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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prétentieux, sentencieux, dont i'élo(iiience est faite de Jieux communs, de vieilles rengaines mal en situation, jetés au hasard de la conversation avec une autorité des plus hilarantes.
Cet homme parfait, i>('li'i de bons jUMncipcs, est [>etit, gros et porte iiaul
Porlrait de Henry Monniec, par Kinile Bayanl.
la tète; il se rengorge solennellement, enfoui dans un col droit, imposant. Ses
I
yeux clignotent malicieusement derrière deux disques d'or, ses lunettes, à cheval sur un petit nez, tandis que sa bouche lippue fait la moue, contractant un peu toute cette face rosée.
Chauve avec cela, seule une couronne de clieveux blancs court autour de sa tète, frisant en fortes boucles aux tempes.
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90 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Monnier a parfaitement établi son personnage, qui dit bien ce qu'on lui fait dire; il est dessiné magistralement, il est immortel.
Cette création, en laquelle tant de personnes que nous voyons autour de nous pourraient se reconnaître, a l'avantage de ne jamais vieillir, non plus que celle de M""" Prudhomme, la digne épouse de Joseph, dont la vertu en alarmes et l'austère conscience sont à louer dans leur parfait accord conjugal.
Si Monnier excella à peindre les laideurs et les faiblesses de la femme, il sut aussi rendre à merveille l'élégance et le cliarme de celle-ci : ses grisettes, entre autres, sont fort avenantes, gaies et séduisantes sans rouerie; l'artiste semble avoir retrouvé dans le mode de coloriage dont il accompagne souvent ses planches badines, le mystère de séduction des Debucourt, des Eisen... Il peint lui-même ses modèles avec un talent réel et surveille soigneusement les coloristes qu'il emploie.
« La grisette de Monnier ne l'cssemble pas à la lorette de Gavarni, c'est tout un genre à part réuni par le seul même parfum de jeunesse et de fraîcheur. Il est, de tous les Français, celui qu'on peut le plus justement comparer à Ilogarlh. )) (Tu. Gautier.)
Ce fut au café des Cniches, paraît-il, un établissement situé près du Théâtre-Français, que Monnier trouva le modèle de son Prudhomme.
Quelques gens de lettres on vogue fréquentaient dans cet endroit, dont l'artiste devint bientôt l'un des piliers.
Tous les soirs, en présence d'un cercle d'amis, il déroulait au café des Cruches son bagage quotidien d'observations comiques, et bientôt, s'étant tous groupés autour de certains habitués du lieu, ils s'amusèrent à qui mieux mieux des manies, des ridicules et des prétentions de ceux-ci.
Monnier avait remarqué parmi ces habitués un certain général en retraite, personnage d'une roideur superbe, dont la conversation était dogmatique et tranchante au possible...
Mais laissons la parole à M. de Mirecourt :
« Ce vieux brave, — on l'appelait le général Bcauvais, — reçu au café des Cruches en compagnie d\ui ancien émigré, M. de Chàteauncur, ne s'ima-
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Portrait de M. Joseph Prudhomme. Extrait des Maîtres de ta carkaliire
LA CAniCATL'RK KT LES CARICATURISTES 9.}
gin.'iit [)i)iiit qu'il fût [>ossibIe, en aucun cas, de parodiei" sa tournure ou ses discours.
II se tronipaiL — Monnii'r avait découvert dans toute sa personne une mine précieuse de ridicules, et la tentation d'exploiter cette laine était Irop forte pour que le mystificateur n'y succombât [loint.
Un soir, l'artiste entre au café comme un fcoup de vent. Sa toilette a [dus de recherche que <lc coutume. Un gigantesque jabot s'étend sur son gilet de cachemire à ramages. Son cou est emprisonné dans une cravate d'une éblouis- sante fraîcheur, et un col de chemise énorme, dont les bouts poignardent son chapeau, donne à sa face réjouie l'aspect d'un bouquet de fête enveloppé d'une feuille de papier blanc.
Tous les habitués pressentent qu'il va se passer une scène nouvelle, insolite, étrange.
En effet, après avoir cordialement serr»'; la main du vieux militaire, Monnier prend tout à cou[) une voix de basse-taille, lance quelques-unes de ses phrases devenues depuis si célèbres, nettoie à propos le verre de ses lunettes, secoue son jabot, tousse, crache, fulmine contre les institutions du pays, et se rassied au milieu d'une hilarité vraiment olympienne. — On avait reconnu trait pour trait ce cher général.
Lui, cependant, riait plus fort que pas un, sans se douter que Pru- dhomme venait d'être créé de pied en cap, et qu'il lui avait servi de modèle.
« Le type de Prudhomme, écrit M. Champlleury, est resté à côté de celui de Robert Macaire, le dépassant toutefois, malgré la puissance vengeresse du crayon de Daumier. Mais Prudhomme est plus complet, plus général; il résume une caste, et Henry Monnier, grâce à cet instinct satiritiue, cpii va plus loin parfois que le regard des penseurs, trouva une de ces créations que cherchent en vain les maîtres. »
Qu'il est grand, ce fantoche, quand il s'écrie pompeusement : Ce sabre est te plus beau jour de ma vie! Et quand il parle politique! c'est : Le char de l'État qui navigue sur un. volcan, la Démocratie qui coule à pleins bords!
Si Bonaparte était resté lieutenant cï artillerie , il serait encore sur
94 LA CARICATURE ET LES CARICATiURISTES
le trône, déclare encore majestueusement Prutlhomme, qui dit aussi d'un ton sûr : Retirez l'homme de la société, vous l'isolez. Quelles réjouissantes trou- vailles !
Il arriva du reste une chose curieuse, c'est qnc, à force de se mettre dans la peau de son personnage, Monnier finit par lui ressembler : même physio- nomie, même manière de s'exprimer, même autorité enfin dans le grotesque, c'était Prudhomme en personne.
« Et devant cet extraordinaire phénomène de caricature, écrit M. Arsène Alexandre, on se demandait si Monnier, endiablé mystificateur dans sa jeunesse, n'était pas à son tour victime d'une mystification du sort; la revanche de M. Prudhomme. »
Henry Monnier, en eiïet, avant de crayonner « des charges », avait commencé par en faire; la « scie » trouva en lui un maître incomparable; lui et son ami de Romieu, de plaisante mémoire, s'appliquèrent à satisfaire leur rancune féroce contre Vépicier, cet alter ego du bourgeois, cette autre tête de Turc, symbole éternel de tout ce qui n'est pas artiste, littérateur ou savant.
« Vois-tu, mon cher, disait Romieu à Monnier, chaque homme ici-bas accomplit sa destinée. La nôtre consiste à fournir des documents à ceux qui rédigeront le martyrologe du bourgeois... »
C'était alors le point de départ des plus abracadabrantes folies, qui sont encore présentes à l'esprit de beaucoup : en voulez-vous quelques-unes?
« Bon Dieu, s'écrie un jour Monnier en regardant des furets enfermés dans une cage appendue à la devanture d'un marchand de parapluies, les jolis petits cochons d'Inde!
— l'ardon, fait le marchand, ce sont des furets.
— Des fiurls? Allons donc! vous plaisantez! Des furols, ça?
— On me les a vendus pour des furets, je vous l'assure.
— Quelque ignorant stupidc en fait d'histoire naturelle, soit. Ce sont des cochons (l'Inde d'Océanie; on ne vous a pas volé, mon cher Monsieur. Ah! mon Dieu, les jolis petits cochons!
— Vous croyez? là, viainK'nt, ce ne sont pas des lurels? dit le marchand.
LA CARICATURK ET LES CARICATURISTES
95
— Piii'blcii, l'cpriMid Moniiici', j'en suis sur, je suis emi»ailleur au Janlin (les Plantes. »
n Uolirez l'homme de U société, vous l'isolez. » Di'ssin do Henry Monnikr ; extrait do l',lc/ ilii rire et de la caricainre.
Et voilà notre brave homme absolument persuadé de sa [)ropre erreur. Le lendemain, Romieu stationne devant la cage : « Saprelote! les gentils furets! s'exclame-t-ii.
9G LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
— Vous vous trompez, dit majestueusement le marclianJ do parapluies, ce sont des cochons d'Inde... d'Océanie...
— Bourgeois, répond alors Romieu d'un ton digne, pour qui me prenez- vous? Je sais peut-être distinguer un furet d'un cochon.
— Ta! ta! j'étais comme vous, mais un de mes amis, empailleur au Jardin des Plantes, m'a certifié...
— Votre ami est un polisson qui s'est moqué de vous, car ce sont bien des furets que vous avez en cage. »
Ébranlé de nouveau dans ses convictions, le marchand s'écrie :
« Ce farceur d'hier! Je savais bien que je ne me trompais pas. »
Quinze jours durant, ce fut une procession des amis de Monnier et de Homieu, les uns affirmant devant les malheureuses bêtes captives : « Ce sont des cochons d'Inde! » les autres : « Ce sont des furets! » Le marchand, fina- lement, perdit la tête, et d'un coup de pied la cage vola dans la rue; on prétend même qu'il dut s'aliter.
Une nuit, les enseignes de tout un quartier furent changées. Le lendemain, le charcutier se trouvait être tailleur, l'épicier vendait des bottes, et ainsi du reste. — Monnier, une Ibis encore, se promenant près d'un chantier de démo- lition, avise un personnage froid et correct; d'un seul coup de poing, le cha- peau à haute forme de l'infortuné promeneur lui rentre jusqu'aux yeux... « Ca vient de là, » dit l'artiste en montrant à sa victime de paisibles ouvriers occupés à charrier des matériaux... Fureur du monsieur, qui menace longuement du poing ses bourreaux imaginaires et remercie finalement Monnier de ses préve- nances...
On n'en finirait pas à conter les prouesses de l'artiste!
Revenons maintenant à Monnier et son œuvre.
« L(>s caricatures, considérées comme audacieuses sous la Restauration, semblèrent lièdes sous le nouveau régime. Les insolents coups de boutoir portés à Louis-Philippe et à ses ministres par le Charivari, commandé }>ar Pliilipoii, avaient tout à coup fait pâlir les finesses d'allusion des dessinateurs de l'autre règne. »
LA CAHICATURR ET LES CARICATURISTES 97
Monnier, dont l'esprit était très délicat et quo la politique n'émouvait guère, préféra ne pas tremper dans cette violence, incompatible avec la sérénité de son observation. L'artiste, du reste, tout enfant quand arrivèrent les désastres de 1814, avait conservé du spectacle du défdé pompeux do nos ennemis les Cosa- ques, entrés à Paris, un souvenir ineffaçable, et il garda de cette impi'ession du jeune âge un culte pour la dynastie impériale, auquel il ne renonça jamais. Il abandonna donc la partie qu'il avait engagée à contre-cœur et se remit tran- quillement à fouiller les ridicules avec son genre d'esprit et sa verve à froid.
Nous vîmes alors paraître : Jffrh'.<! et AtijounTliiii, Esquissefi parisîpnnps, Grisefte/i, Galerie théâtrale, etc. ; de délicieux albums, d'un crayonnage tou- jours agréable, quelquefois très puissant, moins gracieux que celui de Gavarni, mais plus nature peut-être.
Ces pages sont jolies de couleur, bien composées; conçues dans un autre effet que celui de la vignette, plutôt traitées en croquis, elles sont d'un art réel.
Puis, sur le conseil d'Alphonse Karr, Monnier se met à écrire ses charges au lieu de les dessiner; malgré des longueurs, que des amis élaguent, le style de l'artiste, plus amusant que correct, obtient un vif succès auprès du public : voici paraître les Scènes populaires (1830), parmi lesquelles le fameux Roman chez la portière.
Cette dernière scène a été des plus goûtées à son heure ; bien que démodée maintenant, elle n'en demeure pas moins la preuve d'une observation réelle et une manifestation du comique le plus élevé.
C'est du dialogue sténographié d'après nature. M"" Desjardins, riiéroïne de ce tableau, n'est autre que la propre concierge de Monnier. L'artiste a passé auprès de M"° Pipelet quelques bonnes heures à noter la conversation qu'il a eue avec elle, dirigeant les demandes pour amener les réponses, redoublant d'aménité pour obtenir des confidences. Voilà, entre autres raisons, pourquoi ce dialogue est vivant; et si, aujourd'hui, tout cela nous paraît vieux et banal, c'est à cause de la prodigieuse imitation qu'on on a faite.
« La comédie de Monnier, a dit Balzac, se glisse dans les petits recoins
échappés à Molière, et ramasse les miettes de ce grand festin comique. »
i:)
98 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Si Monnier ne connaît pas le type qu'il veut caricaturer, soit avec sa plume, soit avec son crayon, il échoue en la plus banale des expressions : — non pas qu'il copie d'après nature, mais parce qu'il s'imprègne de cette nature.
A force de conter, de mimer ses anecdotes, l'artiste acquit une habitude et une sûreté de geste qui, après lui avoir valu des succès dans des cercles intimes, le décidèrent à affronter une véritable scène.
Cette dernière incarnation semble découler naturellement de cette nature, si on dehors, si expressive, qui rêvait d'animer enfin les personnages créés sur le papier. Ce fut Etienne Arago, directeur du Vaudeville, qui lui ouvrit les portes de son théâtre.
Les débuts de Monnier datent de 1831 ; il joua dans la Famille impvovi^ fiée, une pièce de Brazier, dans laquelle on avait habilement intercalé les meilleurs types des Scènes populait'es. Jamais représentation n'avait excité dans le monde artiste et dans les milieux littéraires une curiosité plus vive.
Le succès de Monnier fut énorme; dans cette soirée on peut dire qu'il l'ut sacré artiste dramatique.
« Si maintenant, dit un journal du temps, on demande à quel talent le talent de Monnier ressemble, quel homme il rappelle, sur quelles traditions il règle ses eflVts, nous dirons que Monnier ne ressemble à personne, qu'il est lui, lui tout seul cl pas un autre, chose rare et d'un grand prix par le temps (jui court. »
Engagé séance tenante, Monnier créa le Canlrehandier, Josejih Truhcrt et le Courrit'i- de In malle; mais dans ces (lernièrcs pièces on put constater l'infériorité de l'artiste quand il n'interprétait pas ses propres œuvres.
Monnier, au reste, comprit si bien celte anomalie qu'il s'en fut en province jouer ses seules productions.
M. E. de Mirecourt nous conte quelques amusantes plaisanteries faites par Monnier à des acteurs qui montaient avec lui sur les planches, colle-ci entre autres :
« Un jeune premier, qui devait remplir un rôle à moustaches, était sur le
LA CARICATURI-: ET LES CARICATURISTES 99
point d'entrer en scène, quand tout à coup Monnier l'arrèle et lui ylisse à l'oreille :
« — Prends garde ! il te manque une moustache. »
(( Le comédien s'arrête, éperdu :
« — Est-ce possible? murmure-t-il.
« — Mais oui! le temps presse, (Me-la donc! c'est à gauche. Il vaut mieux « n'en pas avoir du tout : tu te ferais siffler. »
« Tout cela dit, comme de juste, avec ce sérieux imperturbable que Mon- nier seul possède.
« Aussitôt le jeune premier, confiant, d'arracher le duvet postiche qui orne sa lèvre gauche, tandis que le côté droit reste garni de poils noirs.
« Puis il entre en scène et arpente les planches avec beaucoup d'aplomb.
« Persuadé qu'on se moque de lui, le parterre siffle à outrance, et Mon- nier, dans la coulisse, rit à se tordre les côtes. »
Citons encore parmi les esquisses comiques que l'artiste signa : les Co;«- patriotes, VEsprit des campagfies, les Petits Prodiges, Pleutres et Bourgeois, cette dernière oeuvre mise en vers, on ne sait trop pourquoi, par l'auteur.
En quittant l'Odéon, où Monnier avait été engagé au sortir du Vaudeville, il entra au Palais-Royal, où il joua son Roman chez la portière ; on peut voir le portrait peint de cet artiste, fidèlement reproduit, dans son rôle de M"" Dujar- din, au foyer de ce théâtre.
On a dit de l'art de Monnier : « C'est de la photographie littéraire. » Comparaison injuste, mais curieuse à noter en présence du dégoût du grand humoriste pour les photographies. Il est vrai que M. de Mirecourt, décrivant l'appartement que Monnier occupait dans ses dernières années, écrit : « Ce qu'il y a de remarquable dans son intérieur consiste en un certain nombre de tableaux ou de dessins de lui et de Charlet. D'innombrables photographies le représentent dans tous ses rôles et tapissent la salle à manger, nouvelle preuve que l'art du photographe est moins digne de mépris qu'il veut bien le dire. »
Baudelaire a ainsi envisagé les talents multiples de Monnier, trop sévère- ment sans doute, mais avec une certaine justesse : « Comédien, il est exact et
100 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
froid; écrivain vétilleux, artiste, il avait trouvé le moyen de faire du chic d'après nature. » Peut-être bien aussi Monnier ne dut-il son succès qu'à ces seuls défauts; la perfection a rarement engendré l'originalité.
Nous terminerons cette brève notice en donnant quelques notes biogra- [ihiques.
Henry Monnier naquit à Paris en 1802, d'un honnête et pauvre employé qui le plaça, après quelques années passées au lycée Bonaparte (aujourd'hui lycée Saint-Louis), comme surnuméraire à la chancellerie, division des affaires criminelles. « Quelle peste que ce Monnier dans un pareil monde ! s'écrie M. Champfleury. Un farceur, sans esprit de conduite! Un mauvais camarade qui se moque de ses collègues, qui abrège les jours de son chef de bureau ! »
Bientôt lassé de cette besogne de bureau, si en contradiction avec ses goûts, Monnier, sur le conseif d'ini de ses amis, élève de Girodet-Trioson, envoie fièrement un beau jour sa démission au ministre de la justice. « Je ferai pour les éditeurs des caricatures et des dessins, » répond-il aux exclamations de ses parents atterrés.
De cette époque date une scène des plus curieuses, intitulée les Emphi/rs. en souvenir de son passage dans la bureaucratie, qui lui tenait tant au cœur.
Nous voyons ensuite Monnier dans l'atelier de Girodet, où l'artiste, qui iiKHiln' l'oit [iL'U d'aplitudcs pour les académies, séjourne peu de temps; bientôt ce talent, tout de liberté, prend son essor au hasard de la fantaisie et du don, et nous assistons aux multiples expressions d'art dont nous parlâmes, dans lesquelles le grand artiste a été excellent tour à tour.
Henry Monnier est mort à Paris en janvier 1877.
LA CAUICATUUK ET LES CARICATURISTES
101
CARLE VERNET. - DECAMPS. - CHARLET. - RAFFET
Carlo Vcrncl, Decamps, de même que Charlet et RafTet, peuvent-ils vrai- semblablement être classés parmi les caricaturistes?
LE DESSERT.
(I Mon aîné esl plein d'espril : il esl très avaiii-i; pour son âge... Je suis clans l'intetUion d'en faire un liomme de loi. »
D'après une lilhographie de Raffet extraite du Dix-iicuiiè ne siècle, par Graml-Carleret.
Tel n'est pas notre avis : Carie Vernct et Decamps furent des peintres, quelque temps égarés dans le dessin comique. Charlet, qui se complut gaie- ment à roucouler des romances chauvines, est un humoriste ; quant à RalTet, malgré tous ses eiTorts vers le rire, il ne nous arrache guère qu'un sourire obligé, et nos préférences vont de suite au grand dessinateur qu'il fut.
Carie Vernet a dessiné des drùlciies, ou mieux des exagérations grotes- ques, de même qu'Isabey et tant d'autres dont le crayon facile obéit à une
102
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
seule lubie, à un mouvement d'humeur. La plupart des dessinateurs, pour ne pas dire tous, ont, à leur heure, fait de la caricature : doit-on conclure de là que ce sont des cai'icaturistes?
Bracquemond, le grand aquafortiste, et Jean-Paul Laurens, le peintre célèbre, ce dernier dans le Pldlosophc, vers 18G7, dessinèrent des scènes joyeuses, et combien d'autres, pour ne pas dire tous. Si Gustave Doré a illustré
l'uiirait de iJecamps, ]>;u- Krnilc ]!;iyurcl.
l'étonnant lianni ilr Miinchdii.scn , on doit aussi à cet artiste la Hthir et h' liante. L'œuvre du yrand dessinateur a cependant atleiiil à une drôlerie exces- sive, en maints endroits, mais elle ne conlinc guère, scion nous, dans son ensemble, à la caricature.
Il ne faut [)as confondre, en outre, l'esprit personnel que l'illustrateur apporte dans son interprétation des textes, avec la verve indépendante, spéciale, des caricaturistes; fout dépend, au reste, de la Icuirnurt^ du dessin, du respect de la forme, de la copie exacte ou « en charge » des choses et des gens rejiré- sentés.
Pingard et Bûchette faisant la partie d'aller demander du pain ou la uioit. Dessin de CiiaRlet; exilait des Maîtres rie la caricature française au dix-neuvième siècle, par Armand Dayot (May éditeur;.
LA CAKICATUHfc; ET LES CA KICATLUISTES
11).-;
Decaiii[is, lui, iiialyi'c son court [jussago dans la caficature, a élô remar- quable dans ce genre : il fut [leiil-ètre le plus mordant, le plus cinglant des polémistes du crayon de son temps.
Nous n'avons pas à parler ici du grand peintre ({ne l'ut Decam[is; nous n'envisagerons donc l'artiste que dans ses satires politiques, dans cet ai't des débuts qui l'a fait maître.
L'an de grâce ISiO, du règne glorieux de Charles X le 16". Aujourd'hui après la messe, S. M- a chassé au tir dans ses appartements. L'élat moral de la famille royale est toujours le même.
Dessin de Decami-s; extrait des Journées réfolidionnaires.
Decamps, dont la violence et la francliise d'opinion avaient été si favora- blement accueillies après la Révolution de Juillet, mit occasionnellement son crayon au service de la lutte; grisé par son premier succès, qu'il n'analysa pas, il s'était lancé à corps perdu dans la mêlée avec toute sa foi juvénile.
Ses charges sur Charles X sont inoubliables : tantôt l'artiste plaisante, comme par exem[ile dans cette planche intitulée l'An de (p'dce ISfO, 'lu règne glorieux de C/iar/ex X le iff : tantôt il grince des dents ; sa verve devient alors
14
106 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
sanglante comme dans cette autre que soulignent ces mots : la France pleure les victimes, ses représentants pleurent le bourreau.
Tandis que la première de ces œuvres rappelle un peu, par le charme de ses « gris », le talent de Grandville, la seconde, d'une puissance éclatante, nous fait penser à Daumicr.
11 semble qu'il y a deux hommes dans cette expression dessinée, l'un qui rit, l'autre qui pleure; la haine perce souvent par la force de l'habitude, plus peut-être que par conviction et intention.
Voici le Pieux Monarque, calembour applaudi à propos des exagérations religieuses de Charles X, une charge alors, ingénieuse et belle de couleur; la Vue intérieure d'une baraque, autre moquerie non moins curieuse.
Tout cet esprit se dégage au hasard des événements et des nerfs ; il est lier et châtie de haut; on ne sent pas la moindre franche gaminerie dans cette rail- lerie que déploie l'artiste, il y a de la cruauté accentuée particulièrement par l'effort du dessin, qui vise souvent au tableau. Quelle différence avec la légè- reté insouciante des pages de Gill, entre autres, dont le ridicule tuait d'une seule pichenette, au lieu d'un coup de couteau !
Contrairement à Gill qui donnait à sourire, Decamps, lui, donne à penser. Dans son œuvre peint nous retrouvons, à côté des toiles les plus sérieuses, d'amusantes satires, les Singes entre autres, dont les uns vantèrent l'humour et où les autres ne virent qu'une intention misanthropique, la preuve d'un esprit aigri et rancunier; plus généralement on crut devoir blâmer l'idée que l'artiste avait eue de prêter à la brute nos mœurs, nos goûls et jusqu'à nos habillements. « Admirablement points, a-t-on écrit, étudiés dans les poses avec une linessc extrême, placés dans un milieu où les moindres détails concourent à l'intelligence et â l'harmonie de l'ensemble, il ne manque aux Experts, au Singe peintre, aux Singes boulangers, aux Singes charcutiers, que des visages d'homme, pour mériter à l'artiste des éloges sans restriction... » Dans les Experts, Decamps avait certainement voulu se venger des refus consécutifs qu'il avait essuyés de la part de ce même jury qui proscrivit si longtemps les admirables paysages de Théodore Rousseau, qui repoussa les toiles signées
LA r.AIlICATURR ET LES CAIlICATURISTES
407
Paul lliirt, Delacroix, Louis Boulanger, et les marbres sculptés par Barye, Préault, etc.
L'artiste a fait de ses Singes les héros d'une parodie spirituelle; c'est de la fine caricature. Théophile Gautier dit dans son langage pittoresque, à propos
Dessin de Gusiave DonÉ; cxirail du Baron dn Muiicluiiiscn (lihrairie Combet et C").
du Si//ije (ja.sironome , du Singe au miroir notamment, « qu'ils feraient poulfer le spleen de rire » .
Citons encore, parmi les œuvres gaies signées Decamps, une charmante aquarelle intitulée l' École turque, qui nous prouve que cet artiste, si piquant dans la satire, si noble dans la peinture d'histoire, a su être aimable et enjoué...
Decamps (Alexandre-Gabriel) naquit à Paris le 3 mars 1803. « Présenté à la municipalité le jour même, le petit Decamps fut accusé tout d'une voix (vu le volume exorbitant de sa personne) d'avoir enfreint je ne sais quelle loi ou
108 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
ordonnance qui enjoint aux parents d'avoir à faire inscrire les nouveau-nés dans un délai prescrit.
« Je paraissais déjà vieux vraisemblablement (je puis bien, ce me semble, employer par-ci par-là la première personne). Tant il y a que j'étais excessive- ment volumineux pour mon âge, ce qui ne m'a pas empècbé d'être, depuis, assez chétif et souffreteux. Faites, après cela, des conjectures sur les disposi- tions précoces... »
C'est ainsi que s'exprime Decamps lui-même dans une lettre charmante adressée au docteur Véron et publiée par ce dernier dans les Mémoirea d' un bourgeois.
« Ayant vu faire à de petits paysans (l'artiste avait été envoyé en Picardie avec ses frères, dès son plus jeune âge) d'informes figures en craie, j'en taillai moi-même volontiers ; mais dans ces ouvrages, le croirait-on? je me soumis aux règles reçues. Le génie ne se révéla pas : l'esprit d'innovation ne m'avait pas encore apparemment soufflé son venin... Peu à peu le goût du barbouillage s'empara de moi et ne m'a pas quitté depuis. »
L'artiste, de retour à Paris, se lia d'amitié avec un camarade « gentil d'esprit et doué d'heureuses dispositions » (Philibert Bouchot, mort tout jeune) ; après avoir reçu quelques bons avis de M. Bouchot, le père de son malheureux camarade, il fut reçu dans l'atelier d'Abel de Pujol.
Le futur auteur des Singes experts et de V Ecole turque élève de M. Abel de Pujol, l'académicien!
Bientôt le dégoût vint à Decamps de toutes ces études de début, dont il ne parvenait pas à comprendre l'utilité et l'importance même; à cause de leur monotonie, il quitta l'atelier.
Après maints tâtonnements et hésitations, « sorti par ricochet de l'école ile David, je me trouvai nu et désarmé; car, malgré les puissantes et incon- testables facultés de ce peintre, l'absence de toute observation sérieuse, le mépris et l'oubli de la tradition, fermaient l'avenir à ses errements! — • Voyez la nature, voyez l'antique ! » Formule de l'enseignement d'alors, que le moindre examen réduit presque aux proportions d'une niaiserie. Au retom- d'un voyage
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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on Orient, qu'il lit vers la lin de la Restauration, Decamps sentit qu'il avait trouvé sa voie.
Dès lors, l'artiste, en tant que peintre, marche de succès en succès; mais nous n'avons pas ici ù l'oxamiiKM' comme t(^! ; qu'il nous suffise de dii'c ipio
" Tirez donc ferme ! » Dessin de Decamts; tixtrjil i\i'% .loiinices irroliilioniiuircs ^l'iKniniiiiiMii l'iiiluui;.
l'œuvre du maître en général, extrêmement varié, profondément original, est toujours spirituel.
Nommé chevalier de la Légion d'honneur le 2 mai 1830, il fut promu au grade d'officier le 2 mai 1 85 1 .
Sportsman passionné, Decamps mourut tragiquement au cours d'une de ses promenades favorites à cheval, le 22 août 1800. « Tout à coup, écrit un des
110 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
amis du maître, son cheval s'effraye; il s'élance au triple galop, s'emporte, ne connaît plus de frein. Notre pauvre Decamps n'a pas la force de le retenir. Le cheval, dans sa course désordonnée, prend un sentier escarpé. Une grosse branche se trouve en travers, qui atteint Decamps et lui brise l'estomac. Le choc le renverse de sa monture, il tombe et se casse cette main qui a fait tant de cliefs-d'œuvre... »
GRANDVILLE
Il se dégage de tous ces dessins lithographies que l'on feuillette une mono- tonie préjudiciable, semble-t-il, à l'opinion personnelle.
On demeure frappé de cette égalité dans les moyens de facture employés, de l'aspect pareil, de ces gris égaux et de ces noirs en même place.
Daumier se distingue de suite à l'audace de son trait, Gavarni à son charme, à la fleur de son crayon; Grandville, lui, se reconnaît au « fini » de l'exécution. Contrairement à tant d'artistes de cette époque, qui, comme Ben- jamin entre autres, Durandeau et même Philipon, l'éternel créateur de la poire, n'eurent que l'avantage de leur esprit particulier, Grandville est lui- même, d'abord par son dessin.
Grandville, quand il se laisse aller à la cai'icalure politique, suit en cela seulement l'entraîneinenl des dessinateurs de son époque. Là n'est pas son esprit, il n'apporte dans cette lutte momentanée du crayon qu'une violence relative : du moins celle-ci échappa-t-elle ù Tatlention superficielle du public.
Cet esprit fin, un peu alambiqué il est vrai, aime à déguiser ses traits railleurs sous une exécution agréable; il joue sans le savoir le rôle d'un ser- pent caché sous des fleurs, quand il touche à la politique, et cela est, pensons- nous, un grand défaut pour ce genre.
Que réclame la foule, en dehors de la satisfaction immédiate qu'elle attend du dessin satirique qui l'ari^êtera au coin du carrefour, à l'angle de la rue?
LA CAUICATUHK KT LES CA HICAT lit I S I ES
III
Rien; peu lui importe la délicatesse du dessin, pourvu qu'elle ait saisi immé- diatement le sens de ce dessin.
Grandville, dans ses cai-icaturcs politiques, ne vise qu'aux délicats, et c'est là son erreur. Ce [loète, ce rêveur étrange, est en contradiction avec sa cons- cience; il abonde en sous-entendus par timidité; il ne frap[te pas au cœur, mais
Portrait de Grandville.
il mord aux jambes, esquissant tantôt un mouvement en avant qui ressemble malgré tout à une retraite, tantôt se précipitant tète baissée dans la mêlée avec l'énergie d'un désespéré, cruel alors et d'une ténacité sans pareilles. Malgré tout, ce n'est pas de la haine qu'il distille, c'est de l'aigreur ou mieux de la mauvaise humeur, une constatation mal disposée envers les hommes et les choses...
Grandville est, par ses qualités de nature et d'observation, bien supérieur, à notre avis, quand il illustre des livres ou quand il laisse libre cours à sa fantaisie.
112 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Parmi les meilleures pages politiques de l'artiste, nous citerons tout d'abord ses deux lithographies l'Ordre règne à Varsovie et l'Ordre règne aussi à Paris : deux œuvres remarquables dans leur cruauté sereine, para- phrasant perfidement la déclaration de Sébastiani.
Et tant d'autres charges contre Charles X ou bien en faveur de la liberté des journaux : la Résurrection de la Censure, la Descente dans les ateliers de la liberté de la presse, etc.
La plupart de ces caricatures sont dessinées avec Julien et E. Forest. Oui pourrait au juste discerner la part de collaboration qui revient à chacun de ces artistes? Les noms de Forest et Julien ne s'accotent guère à celui de Grandville qu'en matière de polémique violente. N'y aurait-il pas lieu de sup- poser à ces derniers l'avantage de la verve batailleuse qui manquait à Grand- ville? On serait tenté de s'arrêter à cette dernière hypothèse en regardant les dessins de Grandville, si pareils d'exécution pendant, avant ou après la colla- boration.
Il existe de Grandville deux très belles estampes satiriques dessinées à la plume, que l'artiste signa seul, dans lesquelles on peut juger avantageusement de ce genre d'esprit qui (ut particulier à leur auteur. Ne cherchons pas là de simplicité, mais étonnons-nous de l'imagination toutrue, subtile, débordante, dont ces pages sont imprégnées : elles portent pour titre Laboratoire infernal des ahstracteurs de quintessence politique et le Peuple livré aux impôts dans la grosse fosse du budget.
Voilà la note de Grandville, sa préoccupation bien manjuée, tout le déchainement de sa manière de voir, peu claire, tant elle veut approfondir, disséquer les êtres, et matérialiser des pensées.
De ce mode de dessin dérivent jusqu'à satiété toutes les compositions de l'artiste, dont la manie fut toujours de grimer les animaux en hommes et de Icui- inculquer les vices et les travers de la vie sociale. RienttM il transforma les femmes en fleurs et les lleurs en monstres; puis ce furent les étoiles, le soleil, la lune, les signes du zodiaque, dont sa fantaisie se joua avec une verve presque eiir.iiiliiif.
LA rARK.ATUR'E ET LES CAlUCATUn ISTES
m
Les Papilloiineries humaines de Saint-Aiiljiii, conçues dans cette même manière imagée, n'avaient-elles pas un peu impressionné l'artiste?
Le poisson d avril. Dessin de Grandville ; extrait du Diaile à Paris (Hetzel et C" édilcurs).
«Plus il allait, écrit M. Paul de Saint-Victor, plus il compliquait et alambiquait ses idées. Quand il eut épuisé toutes les ressources de la métem-
15
ll't LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
psycose, quand il n'y eut plus de bête et de végétal auquel il n'eût fait singer la figure humaine, aloi's il s'attaqua aux choses de la nature morte. Il anima des ustensiles, des instruments, des machines, il se fit le Pygmalion de la cruche et de la pincette : il gonfla le soufflet en ventre et l'assit au coin du feu, les manches étendus en guise de jambes, le long des chenets; il découpa en profil la lame du canif; il ébouriffa comme des cheveux la barbe de la plume; il donna à la fente de la tirelire les expressions et les appétits de la bouche ; il fit observer les éclipses du soleil par des compas vivants, à califourchon sur un télescope... »
Grandville a été très vivement critiqué à cause de sa mièvrerie, pour son manque de caractère et ses tendances maniérées; on lui a reproché encore l'aridité de sa facture et sa façon d'enfermer des êtres fantastiques dans des contours positifs. Certes, Grandville ignora le mystère de l'ébauche, et jamais son crayon ne badina en peuplant ce monde de sa création; mais, malgré son ressassement, n'est-on pas souvent charmé par tant d'ingéniosité?
Comme tout cela est gai! Voyez ses Fables de La Fontaine, ses Ani- rnau.r peints par eux-mêmes, ses Métamorphoses du jour.
C'est im artiste bien français que celui-là, sans variété, mais un novaltMU', lorsqu'il s'affranchit enfin de l'influence de Philipon, pour la violence duipicl son talent n'était pas fait.
« Que d'efforts dégénérés dans la recherche do l'uriginalité pittoresque, que d'étrangeté aussi en lieu etpUice du génie auquel l'arliste rêve d'atteindre ! Les derniers dessins de Grandville sont des logogriphes, de parfails rébus; le dessinateur est au bout de son système; après avoir tout transformé, il cherche à dessiner les ombres, à fixer les rêves. Il donne aux notes de musique une forme vivante, il anime tout; c'est maintenant une monomaiiie dont tout ce talent est attaqué. »
Malgré tout, l'œuvre de Grandville est intéressant, il respire un parfum de jeunesse et de grâce enfantine très séduisante ; au lra\ ei-s de ces mignardes vignettes perce une malice attrayante, dont la saveur sera peut-être très grande dans les siècles à venir.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
ii;
Très impressionné dos Allemands par son esprit de métamorphoses, le dessin de l'artiste se rapproche plutôt de celui des Anglais.
Jgnace-Jean-lsidorc Gérard, dit Grandville, naquit à Nancy le 3 sei temlno
Dôparl pour Saiut-Cloud. Dessin de Grandville; exlrail du Diable ii Puni' (Ilelzcl Cl C'" édilours).
1803. Il était fils d'un peintre en miniature, son grand-père avait été acteur comique sur le théâtre du roi Stanislas. Grandville tenait de son père et de son grand-père, il réunissait en lui leurs aptitudes et il était en progrès sur eux; il excellait, comme les habiles comédiens, à observer et à imiter les ridicules, il étendait ses dessins avec la patience des miniaturistes. Bientôt le jeune homme
110 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
quitta sa ville natale et vint retrouver à Paris son oncle, régisseur à l'Odéon. Le premier essai du jeune Nancéen fut un jeu de cartes « foliclion » appelé la Sibylle des salons, dont Paris raffola pendant huit jours.
Puis, de même que Gavarni, le jeune artiste dessina des costumes, [)0ur rOpéra-Comique notamment, et une série de douze tableaux intitulés les Tri- bulations d'un bourgeois qui se repose.
Nous ne pouvons dès lors suivre Grandville dans sa vie d'artiste à Paris : tour à tour il entreprit d'illustrer les Amusements des divers âges, \q?> Animaux peints par eux-mêmes, les Chansons de Bêranger, f Autre Monde, Jérôme Paturot, etc. En 1847, Grandville fut frappé d'aliénation mentale; on dut le transporter dans une maison de santé, où, trois jours après, le 17 mai, il expii'a.
« A force d'accorder aux animaux les attributs de l'homme, et à l'instinct les fonctions de l'intelligence, cette habituelle confusion des deux types, — désordre qui allait croissant jusqu'au délire dans ses dernières compositions, — l'équilibre de ce cerveau trop délicat dut se déranger, et il est permis de voir dans son oeuvre si fantastique l'arsenal des visions grotesquement terribles .pii troublèrent la fin de sa vie... »
Grandville avait beaucoup observé dans sa jeunesse, et dans ses dornières années il ne faisait guère que traduire et interpréter ses souvenirs. A défaut de mémoire, il inventa, il créa, et là commença le péril : il perdit pied, si l'on peut s'exprimer ainsi, et se laissa entraîner vers un fantastique plus étrange qu'agréable.
Cette sorte d'obsession théorique, ce perpétuel paradoxe, lui I'uitiiI J'alals.
Grandville fut inhumé au cimetière de Saint-Mandé, près de sa femme et de ses enfants. Sur sa tombe on lit cette inscription, qu'il composa lui-même :
GI-GIT J.-L GRANDVILLE
\h ANIMA TOLÎT KT, APRÈS UllCU, FIT TOUT VIVHE, PAUI.KU OU M AllCIIDIl. SEUL IL NE SUT PAS FAIRE SON CIIUJUN.
La ville de .\ancy lui a drossé une statue,
CHAPITRE IV
TRAVIÈS, GIRAUD. CIIAM. r.RÉVIN. ETC.
TRAVIES
Charles-Joseph Traviès, qui lui [)lutùt un caricatui'iste d'occasion, n'a pas eu à sa mort une critique clémente : on a même été jusqu'à contester à cet artiste sa création de Mayeux, par laquelle seule il mérite à nos yeux.
Baudelaire disait, sans cacher son admiration pour Traviès, qu'il croyait un artiste éminent et incompris : « Sa muse est une nymphe de faubourg, pâlotte et mélancolique. A travers toutes ses tergiversations, on suit partout un filon souterrain aux douleurs et au caractère assez notables. Traviès a yn\ profond sentiment des joies et des douleurs du peuple, il connaît la canaille à fond, et nous pouvons dire qu'il l'a aimée avec une tendre charité. C'est la rai- son pour laquelle ses Scènes bachiques resteront une œuvre remarquable; ses chiffonniers, d'ailleurs, sont généralement ressemblants. »
Malgré cette admiration enthousiaste de Baudelaire, qui se résume en une seule phrase de style, Traviès ne tient, en dépit de toutes hautes prévisions, qu'une place très inférieure dans l'art de la caricature, en raison du manque d'aptitudes de l'artiste pour le genre qu'il avait choisi.
On nous dit que Traviès, en efTet, appelé par l'auteur des Fleurs du mal :
118 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
le peintre du guignon, avait l'ambition de la grande peinture, à laquelle il n'at- teignit point faute de ressources matérielles, et que par dégoût il crayonna les fantaisies qui, sans ingratitude, rappellent, encore aujourd'hui, le nom de leur inspirateur.
La presse, à cette époque, qualifie cependant Traviès de « raté », de déclassé, de malheureux, de fruit sec de la peinture!
Les qualités que nous rencontrons dans le Jésus cl la Samaritaine, que l'État avait commandé à l'artiste et que nous voyons au Salon de 18'j3, •ourraient-elles justifier de hautes aspirations de la part de son auteur?
Nous ne le croyons pas; certes, la valeur d'une œuvre se passe de tout commentaire, et l'ambition disproportionnée avec le talent est chose déplorable. Traviès eût mieux fait d'opter en faveur de l'une ou de l'autre de ses facultés, dût-il même traverser plus courageusement encore la misère des débuts plutôt que de battre monnaie avec un art en contradiction avec sa conscience.
Ce manque de conviction enlève, semble-t-il, toute force d'expression à un dessin déjà médiocre, terne, affirmé sans vigueur dans une tristesse de gris caractéristiques.
Toutes ces pages de Traviès peuvent foi'mer un recueil curieux, mais rien de plus : l'àme du faiseur apparaît là, transparente dans toute son indécision, sa mélancolie et son inquiétude. -
11 s'adonna, sous la Restauration, comme tant d'autres, à la production de feuilles lithographiques de la dernière trivialité, mais on ne sent pas dans cette production la moindre tendance au progrès. Ni but de réalisation ni ambi- tion : le seul appât du gain et, malheureusement, une opinion susceptible de fluctuations, précipitèrent au delà de la mesure ce crayon timidement dirigé.
Bientôt, comme il arrive souvent aux timides, Traviès se lança funestement, désespérément, sous l'influence tentatrice de Philipon, dans la caricature faite de violence, de haine et d'attaques directes aux personnes. Cotte i>ériode déplo- rable pour l'artiste, d'autant plus que toute cette passion jetée à tort et à travers n'était soutenue par aucune qualilé d'art l'éelle, prit iin seulement lors de la sui)pression de la caricature poldique par ordre supérieur.
LA CARICATURE ET LES CARIC ATI l!l STKS
III
Dès lors, l'artiste s'empare do la critique calme des mœurs et des choses de la vie, et son crayon alors, sans tontefois avoir l'éléf^ancc et la vi^'ijonr de certains, se repose enfin en des pages qui retiennent le meilleur de son talent.
Chose curieuse, tandis qu'il dessine ses chitronnicrs, ses ivrognes, Traviès
Portrait de Traviès, d'après sa charge par Benjamin Houl)aud.
laisse vagabonder le meilleur de sa pensée vers les grandes toiles picturales, tableaux religieux, scènes sentimentales qui l'entourent, car son atelier est encombré d'esquisses de toutes sortes, ébauches de rêve en contradiction ma- nifeste cependant avec le talent nécessaire pour les exécuter.
Sans nous arrêter à Liard, le type du chifTonnier philosophe créé par Traviès, dont la personnification nous apparaît bien insignifiante, nous parle-
120
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
rons de Mayeux, le bossu cynique et raisonneur, qui a été, malgré tant de controverses, la meilleure marque de l'artiste et son plus réel titre de gloire. Isabey père n'est-il pas le, véritable créateur de Mayeux? Faut-il admet-
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Liaril, cliilTonnier philosophe. Dessin de Tniviiîs.
trc, après Champileury, que Mayeux forme, avec Robert Macaire et .losepli Trudbomme, une trinité qui personnifie la bourgeoisie Irançaise?
Que de discussions vaines, que d'inutiles attardements en présence d'iinc simple fantaisie, d'un caractère après tout si élastique?
LA CAUlCAll liE Kl LKS CAUI CATLIUS lES
121
Mayoux fui la charge d'un personnage imaginaire, l'émule de Pulcinello, d'Arlequin, de Pasquin, qui devint rapidement le héros d'odyssées grotesques accomplies pendant les journées de Juillet, et dont le succès fut considérahle.
De 1830 à 1818, la silhouette du FalstalT français inspira tour à tour la
■>»,.
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Le bossu Mayeux. — Dessin de Tk.wu;.-.
plume et le pinceau; elle figura dans les œuvres satiriques du théâtre et eut l'honneur d'être moulée en statuette, à côte des illustrations de l'époque.
Mayeux est bossu, contrefait, sa figure est afFreiiscment ridée, ses lèvres épaisses, son nez empourpré; il est menteur, licencieux, gourmand; ses gestes sont inconvenants : c'est le personnage osé jusqu'à l'impudence et à l'impu- deur. Avec cela, le modèle des citoyens, joignant à ses raisonnements l'ai-lomb le plus imperturbable et la verve la plus éhontée.
16
122 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
« La garde nationale avec les nuits de service commandé, dit M. Béraldi, quelle admirable occasion pour les fredaines que doit ignorer M"" Mayeux, et ces fredaines, c'est la grosse affaire de Mayeux, bachique, cynique, volcani- que, au moins en parole, jurant, sacrant, faisant un bi'uit de tous les diables, afin que nul n'ignore ses bonnes fortunes,... parlant d'amour, observe Champ- fleury, comme le père Duchêne parlait politique... »
Des écrivains de talent, des auteurs dramatiques estimés, prirent Mayeux lionr sujet de drames et de comédies.
On ne peut se rappeler sans rire la part faite à ce grotesque, dans une pièce-apothéose de Benjamin Constant, en 1831. Cette arlequinade fit courir tout Paris. D'autres pièces où Mayeux jouait le rôle principal, représentées suc- cessivement, eurent le même succès.
Tandis que Champfleury voit dans Mayeux un descendant du dieu Priape, Baudelaire nous apprend que ce personnage grotesque est tout simplement la copie d'un nommé Leclaire, coureur de guinguettes et de caveaux, une espèce de bouffon physionomane, très mélancolique et possédé de la rage de l'amitié, qui passait tout son temps à chercher un ami, pleurant, lorsqu'il avait bu, des larmes de solitude...
« On a dit, c'est M. Armand Dayot qui parle, que ce n'est qu'exception- nellement qu'il faut chercher chez les natures ironiques la représentation des délicatesses féminines. »
Cela est toujours vrai [)0ur Grandville, souvent pour Monnier et presque toujours pour Daumier. Mais cette observation ne peut s'appliquer à Traviès, dont les femmes, toujours jeunes, ont une fraîcheur de pomme, un parfum de llcurs sauvages, des formes aux rondeurs virginales, qui contrastent d'ailleurs singulièrement avec les difformités monstrueuses et les a (freux souiires de Mayeux, toujours lancé à leur poursuite. »
Malheureusement, toutes ces charmantes féminités, si délicatement dépein- tes, souvent sont soulignées d'une légende tellement leste ([u'il nous est impos- sible ici d'en citer une.
Traviès maïujue de tact. Car il ne sait pas s'arrêter à temps, et son inia
LA CARICATURE ET LES «CARICATURISTES 12:»
gination non maîtrisée gâte souvent le charme de son dessin; l'artiste n'a pas eu horreur de l'ignoble; c'est, en un mot, uiie inconscience chez lui de ce qui est à faire et à ne pas faire.
il lui a manqué cette notion bien nette, a-t-on écrit, que ce n'est pas un métier que d'exploiter le masque de Charles X vieilli, ou de rabâcher des tètes de poires, ou de ressasser le nez de M. d'Argout, pas plus que dernièrement les favoris de M. Jules Ferry et l'habit noir de M. Carnot...
Indépendamment de sa longue carrière au Charivari ei h la Caricature, où alternativement Traviès a fait paraître les Contrastes, les Tableaux de Paris, nous devons encore à cet artiste une illustration de l'œuvre de Balzac : les Fran- çais peints par eux-mêmes. De cette dernière production, nous retenons princi- palement l'expression saisissante des physionomies retracées; ce ne sont pas des suites de compositions, mais des ci'oquis des seuls personnages, exactement en rapport avec la description du texte.
Citons encore, parmi les fiintaisies que signa Traviès, la Galerie des épi- curiens, l'une de ses meilleures choses, la Vie littéraire, Comme on dîne à Paris, etc.
Traviès (de Villers) était né à Wulfltinden, canton de Zurich, en 180i-; il avait fait ses études classiques à Strasbourg et était venu à Paris pour y suivre les cours de l'École des Beaux-Arts.
Élève de Heim, ses débuts comme peintre datent de 1823 ; sa production, comme tel, indépendamment de quelques. portraits et d'une grande toile dont nous avons parlé, résument ses quelques essais dans ce genre.
L'artiste avait un frère, Edouard Traviès, dont la renommée avait été moins retentissante, malgré des aquarelles non sans valeur.
Charles-Joseph Traviès mourut à Paris, torturé par la misère, les embar- ras de famille et la maladie, dans une mansarde du quartier latin, sur un gra- bat, en 1859.
d24
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Parmi les grands noms de la caricature à cette époque, nous relevons ceux de Pigal, de Trimolet, de Benjamin, de Durandeau, de Bertall.
Pigal était un artiste sincère, mais sans gaieté, malgré souvent l'offort du sujet; les charges qu'il a faites de V Académicien, du Danseur, du Composi-
te plafrialre. — 11635111 de Pigal.
(om- et du Plagiaire, entre autres, sont exécutées avec un soin qui exclut toute fantaisie; elle ne sont pas néanmoins sans intérêt.
L'apparition des premières lithographies de cet artiste, vers 1818, avait élé « un événement » ; c'était là une véritable étude de mœurs qui succédait à la caricature grossière et sans portée du moment. .Uisiju'cu 182ij, le dcssinalcui" avait marché seul dans ce chemin qu'il avait ouvert, lorsque apparurent Ti'aviés et ensuite Grandville, Numa (un piètre artiste) et Daiunici', Giraud, Cliam, etc.
On doit à Pigal d'avoir fait les premiers pas sur un domaine inconnu, où tant d'autres après lui récoltèrent de si odorants lauriers.
Trimolet, lui, apporta plus d'effort encore dans ses compositions : sortes de taDicaux de genre, ces dessins, d'une gaieté bourgeoise sans graml frais d'esprit, valent davantage par la science discrète de l'enseiuble.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
u:;
La Partie de campagne, entre autres scènes rustiques, se recommande par <les qualités de détail et une vérité d'allure qui sortent de toute banalité.
C'est encore Gaudissai't, qui signa le plus souvent ses dessins G. de Cari, artiste réjoui, timidement gaulois, l'un des premiers inter[>rètes des scènes bour- geoises et familiales dans lesquelles triompha Monnier.
Et Pruclie, follement gai, et Aubry, délicatement drùle, ii'oniste distingué, dont la verve comique railla l'esprit romanesque de Chateaubriand et de Giro-
Tr^rrrr^-yrf,
La parlie de cainpaj;i p. Dessin .1.; Teimolet; extrait de l'Art du rire et de la caricature.
(l(«t. Sa Flore au tombeau, qui nous r>3prése.ile des chiens en lieu et place dos personnages du peintre, présente une gaieté spéciale.
C'est Bourdet, très inventif; c'est Bouchot, très observateur; c'est Auguste
Bouquet, très mâle.
Dans les Amants célèbres, nous verrons aussi d'excellentes parodies signées
Platier.
Benjamin Roubaud (qui signe Benjamin), lui, n'atteint guère au comique; le dessin juste l'attire davantage; il crayonne avec soin, avec charme; le souci de l'exactitude lui donne le goût du portrait-charge, qu'il réussit et qu'il crée.
Son Grand Chemin de la postérité, qui renferme les exactes physionomies
m
126
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
de toutes les gloires du théâtre à cette époque, les Racliel, les Ligier, les Bocage, les Frederick Lemaîlro, etc., est une œuvre très intéressante.
Avec Bertall, nous tombons dans le <iessin fantaisiste, préoccupé très par- ticulièrement de la légende. C'est le même système que Cham, le côté sec, anguleux, des personnages, esquissant une pareille grimace.
l'i)rli';iil (le Benjamin Roul)aiul.
Nous avons dit dans un précédent ouvrage' les qualités de Bertall en lai'' qu'illustrateur de livres, aspect sous lequel, malgré sa manière varice, il nous apparaît supérieur.
Puis c'est Durandeau, ce « Gavarni sans amertume », qui écrivit, récita de si Ijoudonnes histoires militaires et dessina de si curieuses charges au Diogètie, au premier Gaulois, au Boulevard, de Carjat.
Durandeau, dont la verve était très joyeuse, ne tiil pas un dessinateur hril-
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1. L'Illustration et les llliistrateiirs.
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
127
lanl, mais il eut dos idées ; poui" cette raison, la vue de son œuvre est récréante, en dépit d'une mauvaise exécution.
11 était l'auteur d'une chanson qui est restée célèbre, h, linplàne du petit éhéiiis.s'! On a prétendu depuis que cotte chanson, qui date de 1828, avait été imprimée à Caon à cette date, sous la signature d'Edouard Paulmicr, « ouvrier maçon ». La fameuse chanson aurait-elle été empruntée à un maçon de Caea?
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Poi'lrait de Pliilipon, par Emile Cayard.
Et Philipon lui-même, le célèbre directeur du Charivari, le « lanceur » de tant de talents, le créateur des fameuses poires inséparables de son nom, d'une célébrité gênante même par son éternel ressassement, Philipon, l'inspi- rateur diabolique de tant de cerveaux, le fouailleur et l'amuseur de toute une
génération!
Le nom d'Eugène Lami vient agréablement sous notre })lume; il éveille tout un souvenir d'art gracile et charmant, toute une fraîcheur particulière. Voyez combien elles sont attachantes ces délicieuses pages qu'a semées l'artiste dans X Artiste, au Charivari, à la Revue des peintres, à la Caricature!
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
de toutes les gloires du théâtre à cette époque, les Rachel, les Ligier, les Bocage, les Frederick Lemaili^e, etc., est une œuvre très intéressante.
Avec Bertall, nous tombons dans le <lessin fantaisiste, préoccupé très par- ticulièrement de la légende. C'est le même système que Cham, le côté sec, anguleux, des personnages, esquissant une pareille grimace.
l'cii'lruit de Bonjimiii) HciiiIkiikI.
Nous avons dit dans un précédent ouvrage' les qualités de Bertall en tan' qu'illustrateur de livres, aspect sous lequel, malgré sa manière variée, il nous apparaît supérieur.
Puis c'est Durandeau, ce « Gavarni sans amerliuue », qui écrivit, récita de si houdonnes histoires militaires et dessina de si curieuses charges au Diogène, au premier Gaiduis, au Boulevard, de Carjat.
Durandeau, dont la verve était très joyeuse, ne lu! pas un dessinateui- hril-
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LA CARICATURK KT LES CARICATURISTES
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lant, mais il eut des idées ; pour cette raison, la vue de son fi-uvre est récréante, en dépit irimc mauvaise exécution.
Il était l'auteur d'une chanson qui est restée célèbre, le Bnplthne du petit ébéniss! On a prétendu depuis que cette chanson, qui date de 1828, avait été imprimée ù Caen à cette date, sous la signature d'Edouard Paulmier, « ouvrier maçon ». La fameuse chanson aurait-elle été empruntée à un maçon de Caea?
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Porlrait de Pliilipon, par Emile Bayard.
Et Philipon lui-même, le célèbre directeur du Charivari, le « lanceur » de tant de talents, le créateur des fameuses poires inséparables de son nom, d'une célébrité gênante même par son éternel ressassement, Philipon, l'inspi- rateur diabolique de tant de cerveaux, le fouailleur et l'amuseur de toute une
génération!
Le nom d'Eugène Lami vient agréablement sous noire plume; il éveille tout un souvenir d'art gracile et charmant, toute une fraîcheur particulière. Voyez combien elles sont attachantes ces délicieuses pages qu'a semées l'artiste dans \\\r liste, au Charivari, à la Revue des peintres, à la Carieatare!
128 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Champfleury a appelé très justement Lami « le peintre des élégances de la haute bourgeoisie » ; nulle autre appellation ne saurait mieux lui con- venir. C'est un artiste gai, grisant à l'œil, d'un ton d'esprit délicat, qui s'ex- prime finement dans une facture proprette, bien en rapport. Un peu maniéré, ce coloris, mais si peu! Un tantinet fade, ce dessin, mais qu'importe, l'effet est agréable, et la note attendrie.
Eugène Lami dessina souvent en collaboration avec Monnier; il ressort de cette association d'art une ressemblance curieuse dans le mode de crayonnage, dans la façon de procéder. Si Lami n'a pas l'esprit pétillant de Monnier, il est plus aristocrate : les deux artistes se complètent agréablement.
Au retour d'un voyage en Angleterre, les deux collaborateurs ont retracé excellemment leurs impressions dans le Voyage e)i Angleterre : Lami traita les scènes élégantes, et Monnier celles de la rue; la tâche de chacun, habilement choisie, a produit une œuvre des plus intéressantes.
Tous les sujets qu'on appela plus tard naturalistes lui répugnaient d'ins- tinct. A l'œuvre pendant la journée, Monnier courait les bas-fonds, les palais du gin ou la misère de White-Chapel, et Lami s'exclamait devant ces croquis le soir, admiratif, mais sincère : « Comment pouvoz-vous dépenser tant de talent à dessiner tant de saletés ? »
Lami ne s'était, en effet, senti attiré que vers les magnifiques costumes historiques qu'il avait admirés chez les grands seigneurs ; à Paris il avait fait son entrée dans le monde, sous les auspices du duc de Nemours, dont il avait été le professeur de peinture et qu'il accompagna au siège d'Anvers.
Lami, dont Paul de Saint-Victor a dit qu'il restait « le peintre fidèle de tout un monde aboli », et Th. Gautier « un des rares qui aient su rendre les élégances modernes », continue dignement, par son œuvre, celle de INaudet,- de Naltier, de Watteau et de Vanloo.
Eugène Lami a l'ait beaucoup d'aquarelles, courues un peu dans la ma- nière de Lawrence; il semble même que celte pointe de couleurs, dont l'artiste rehausse volontiers ses dessins, soit nécessaire pour racheter un peu la mai- greur de ce crayon.
LES GOLLÉGIEMS DE PARIS. — CAUTE u'ÉiiUA.NTlLLON
Cliarleinaync.
Bourbun.
RoUin.
Luuis-le-Ur^nd.
Saint-Louis.
Golloye Stanislas.
S^^=^4
Dessins de Bertall. Extrait du Diable ii Paris (clicliés Helzel).
Versailles.
n
130
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
On lui doit encore les illustrations agréables de Manon Lescaut et de Gil Blas, ainsi que celles d'une édition aujourd'hui fort recherchée des œuvres d'Alfred de Musset.
Notons encore une suite en couleurs remarquable, intitulée Six Quartiers de Paris.
Porlrait irEusi-'iie Liinii, par Kinilo lîayai-d.
« La vie était apparue à cet artiste comme une fête; il vécut pendant quatre- vingt-dix ans dans un monde artificiel, et il gardera sa place dans l'histoire de l'art de ce siècle, qu'il aura traversé presque en entier, grâce à sa manière fashionablo, à ce sourire un peu mignard, dont toute sa verve est empreinte. »
N'empêche que ce genre a laissé des œuvres admirables et que la couleur aimable de cette verve aristocratique peut lutter de charme avec les meilleui'cs productions du siècle.
a I
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
133
Élève do Gros et d'il. Vernct, Lami, no à Paris lo 12 janvier 1800, est mort dans cette ville le 20 décembre 1891.
N'oublions pas encore les noms de Nadar et de Carjat, ces deux fantai- sistes du crayon, ]toètes, romanciers, et aussi [thotogra|)lies émérites.
Nadar, l'aéronaute fameux du Géant, a crayonné un Panthéon des hommes illustres à la manière de Benjamin, dont l'intérêt sera des plus grands dans
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Porlrait de XaïUir, par ftniilp Bayanl.
l'avenir. Nadar a signé ses dessins, tantôt Nadar-P.iou, tantôt Nadar-Bayard ; cette collaboration, dans laquelle nous trouvons les noms de deux célèbres illustrateurs, était curieuse à noter.
Biou et Emile Bayard, l'un au Journal amusant, l'autre au Journal pour rire, où ils s'étaient rencontrés avec Gustave Doré, avaient du reste débuté dans leur prime jeunesse par des caricatures, de même que Célestin Nanteuil, Charles Jacque, Edmond Morin et tant d'autres...
Nous extrayons d'uiie lettre qu'il nous adressa cette déclaration intéres- sante de Nadar, modeste et loyale comme la nalnie de l'homme :
134
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
« ... Je vous remercie de n'avoir pas oublié le vieil ami de votre tant regretté père, mais c'est moins ma légende qui intéresserait que celle de tous mes collaborateurs dont il fut et qui, en réalité, constituèrent la raison sociale : Nadar. »
Carjat aussi a dessiné un grand nombre de caricatures. En 1854, il pid>lia
Porlivili (le C;irj;it. pur Emile Bavard.
»mc série de portraits-charges lilIiogra[»liiés, avec quatrains explicatifs, qui obtinrent im succès légitime. Titre : le Tliêàlre à la lùlle, c'es! -à-dire les acteurs du temps représentés en costume ordinaire.
Les j»lus remarqués de ces |)ortrails furent ceux de Faure, — qui venait de débuter, — de Gil Pérez, de lîavcl, de Brindcau (rpic Yillemessant publia dans un numéio du Figaro li(>bd()madaire), de René Luguct, Lafcrrièrc, Lesueur, Achard, Dressant, Darcicr, etc.
Après quebiues dessins à la Presse théâtrale vers 1856, Carjat fonda le
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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Diogène, en collaboration avec Charles Bataille, Amétlée Rolland, Jean Daboys et le bon graveui" Pothey.
Porlrait-cliarse il'Eusèiie MuUer. — ncssiii tic Carjat.
Le succès du i>/o^è/^enevint mallieureusement pas récompenser les efforts du talent de tous ceux qui s'y étaient employés : les quelques numéros parus
136 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
sont cependant d'un réel agrément à feuilleter; il en est de même du Boulevard, une autre création de l'artiste, un beau journal de huit pages qui ne dura que dix-huit mois !
Et cependant Daumier donna dans cette publication des lithographies mer- veilleuses, son admirable charge du statuaire Carrier-Bclleusc entre autres. Durandeau, dont nous parlâmes, collaborateur également au Diogènc, avait crayonné là d'excellentes pages, ainsi qu'Emile Bénassil, dont les dessins allé- goriques pleins d'humour et de finesse, tels que V Absinthe, le Cognac et Bar- banchu lira des vers, étaient d'un réel attrait.
Darjou également et Aimable Pastelot, — le beau-frère du dessinateur Edmond Morin, — Cuisinier, Félix Régamey...
C'est à cette époque, en 1 801 , que C ii jat fonda sa maison de photographie, au retour de divers voyages à Lyon, à Saint-Étienne, à Marseille et à Bade, où ses dessins au fusain furent très goûtés.
Carjat a publié aussi quelques recueils de vers agréables.
Partant de ce principe que tout ce qui amuse les masses en fait de cari- cature est à noter, nous n'oublierons pas Lavrate, dont les planches, en couleur, tapissent encore les murs à la campagne.
Voici de la charge bien grossière, d'un goût peu délicat, mais qui cepen- dant fait rire par son intention de gaieté débordante, par sa fantaisie sans limi- tes, grâce au caractère très accessible du commua de ces croquis lourds, enlu- minés à la diable, soulignés à point par une légende très appropriée.
Le malheureux Lavrate, jeune encore, se jeta à la Seine, désolé de n'avoir pu tirer quelque argent des croquis qu'il avait vainement essayé de placer chez ses éditcm*s ordinaires : il était dénué de toutes ressources! L'artiste avait conçu ce projet sinislre d'accord avec un de ses amis, un poète égaiomont désespéré. Tous deux, dans la soirée, devaient, l'un a[)Pès l";ia(re, se jeter à l'eau. Ce fut Lavrate qui commença. Or, il advint que le poète iK'silanl, liiyaiit sans doute ce genre de iiKU't qui lui faisait horreui-, faillit à la suprême promesse. On retrouva, le lendemain matin, son corps pendu à la branche d'un arlire du bois de Meudon,
LA CAUICAÏURE ET LES CAKICATURISTES
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Mentionnons encore le peintre lyonnais Guy, dont les charges, qui n'ont guère dépassé la région, étaient comifiues au i)ossil)le, cl (îalelli, un paysa- giste de talent, l'anleiu' <les premières « blagues » militaires, bien avant Ka- mollot.
Et Andrienx, le joyeux inventeur des si amusantes charges de pompiers de campagne qui précipitèrent, si elles n'indiquèrent pas les ridicules qui sont
Dessin de Lavuate (l'anvert édileuri.
maintenant encore attachés à ces braves « ruraux » manieurs de pompes, à cause de leur organisation souvent défectueuse et de leurs costumes grotesques pour la plupart.
Randon, lui, n'apporte guère de charme dans son dessin; c'est un. calli- graphe impersonnel, dont la légende est le seul atout.
Ses militaires sont amusants, bien naïfs; ses invalides, ses idylles entre bonnes et troupiers, malgré leur peu de variété cependant, accusent un genre nouveau.
Cet artiste s'applique à rendre les scènes de la vie calme du soldat en temps
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138 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
de paix; il ne cherche pas la force, trahi qu'il serait aussitôt par son manque d'originalité dans le dessin et la facture.
Il ignore cette ardeur chauvine, ce patriotisme vibrant qui fit maître Char- let; c'est un anecdotier de caserne tout simplement, comique sans façon, qui ne saurait être en rien compare au glorieux chantre de la Grande Armée.
Gustave Randon naquit à Lyon le 8 octobre 1814. Dès l'âge de seize ans, il s'engageait dans un régiment de cavalerie, où il conquit assez rapidement le grade demai'échal des logis. Tour à tour soldat, clerc d'avoué, apprenti verrier, commis libraire, puis lithographe , ses débuts comme dessinateur comique eurent lieu vers 1830, au Journal pour rire, avec Philipon. Pendant plus de trente ans, il collabora à un grand nombre de feuilles illustrées, et particulière- ment au Journal amusant.
Randon, atteint d'une paralysie compliquée d'une maladie de cœur, mourut à Paris en mars 1884, à la maison Dubois, où il s'était retiré depuis six années environ.
Marcelin, lui, apporte une note personnelle : c'est l'élégnnce raffinée, le choix jjarfait des choses mondaines, avec une pointe leste, aussitôt réprimée, })Our ne pas dépasser les strictes convenances.
Marcelin court les soirées, les bals, prend des croquis de gestes et de modes; son crayon est aristocrate et dédaigne les turpitudes; il répand les hautes convenances et initie à la quintessence du luxe.
Les soldats qu'il dessine sont bien astiqués, d'une correction exagérée ; au reste, l'artiste ne s'attarde guère à ces inférieurs : ses préférences vont droit aux officiers, dont il ti'ace avec amour le côté fringant, l'allure raide, tout le « chic » extéricui'.
Marcelin, de son vrai nom Emile Plana, naquit à Paris en 1825, où il mourut en 1887; il avait débuté au Journal pour rire.
Après une collaboration assez suivie à Vlllustrafinn et au Journal auiu- siml, où il (lavjiilja avec Pliilipoii, jusqu'en 1802, l'artiste fonda alors la \ie jKinsicii/ic.
La Vie pari.sic'/iiw, telle qu'elle est encore, est l'œuvre de Marcelin, qui
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
139
inventa ces doubles pages illustrées, consacrées à l'étude de nos élégantes mon- daines, accompagnées d'un texte aIVriolant, (pii obtiennent encore maintenant un si grand succès.
C'est lui q>ii est le créateur de cette sorte de « dessin pour un monde
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Poi'Irait de Uandon, par Emile Bayard.
léger, sans grands principes, qu'il ne faut pas avoir l'air de blesser, de heurter trop ouvertement ».
Marcelin avait lui-même caractérisé la Vie parisienne : « le journal du libertinage spirituel et élégant. » Le libertinage, moins cependant le déborde- ment de littérature et de dessin, dans toute l'exagération graveleuse au goût du jour : songez que M. Taine, philosophe austère, publia dans ce journal les Notes naïves de son Thomas Graindorgo !
Et tous ces noms fameux des collaborateurs d'alois, les About, les Halévy,
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
les Sardou, les Claretie, Ilcnry Monnicr, Cliampflcury, etc., sans oublier le duc de Morny et le duc Decazes !
Marcelin a réuni en albums, durant sa direction à la Vie parisiemie, les meilleurs dessins qu'il avait exécutés à \ Illustration et au .Journal amusant,
l'orlriiil lie Marcelin, piir Emile Bavard.
sous les litres de Tabac et Fumeurs et Albums de Marcelin. Puis ce furent des liistoires illustrées comme Musicornina, Oppression de voyaije, les lîains de mer, cette dernière œuvre signiH' : vicomtesse de Marcelinville; et tant d'autres fantaisies, au tour bouffon, dessinées allègrement, avec habileté et distinction. Mais l'arlistcse distingua parlicnliéreineid dans la composition allégorique : son Histoire de la variati<ui de lu mode, depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours, garde encore une saveur bien personnelle.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
141
A citer encore, dans le genre oTi I)iilla Marcelin, les noms d'IIadol, de Morland, de Vernier, de Carlo Grip, de l'elcoq, toute cette pléiade de nouveaux venus, à l'observation nouvelle, commandée par Marcelin, sous l'éyidc fastueuse de la Vie parisienne.
Porlrail d'Edouard de Beaiimoiil, par Emile Bayurd.
EDOUARD DE BEAUMON'
Edouard de Beaumont, qui fut un peintre de genre des plus distingués, a produit aussi un œuvre caricatural des plus importants.
Les qualités maîtresse^de cet art sont une finesse et une distinction par- faites; les femmes que de Beaumont dessine sont doublement des fleurs; elles en ont la grâce et la couleur, la flexibilité et le parfum.
142 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Môme genre de dessin que Gavarni, avec plus de forme cependant, une technique pareille rassemble ces deux âmes qui se sont simplement rencon- trées.
Dans ses Vésuviennes , l'artiste nous donne toute l'expression de sa ten- dance mièvre; ces petites femmes qui portent culotte sont exquises, sans ma- nières, potelées, souriantes, bien campées : elles ont de l'allure et du piquant, sans être niaises ni provocantes.
Sans nous arrêter à ses gravures de modes. Modes parisiennes entre autres, nous prenons un vif plaisir a ses Croquis de carnaval, à ses Croquis parisiens, toutes pages aimables, jolies de couleur, ses Débardeurs, ses Dotninos, autant de fraîches esquisses chantantes à l'œil.
Voici encore les Iles Marquises, les Provinciaux à Paris, etc.
Edouard de Beaumont a dessiné en collaboration avec Daumier les Gueu.r de bourgeois; l'artiste, là, a abdiqué son genre; il subit une influence curieuse à noter, de même que dans ses Croquis de bals publics, qu'il signa avec Charles Vernier.
La note de Beaumont fut particulièrement féminine et toujours spiri- tuelle; hi plupart des albums que le dessinateur publia étaient la réunion de croquis parus dans le Charivari, journal auquel l'artiste attacha pendant long- tcmi)s sa i>rillan[e collaboration.
Né en 1821, à Lannion, Edouard de Beaumont, tils d'un sculpteur de mérite, avait débuté comme paysagiste aux Salons de 1838, 39 et 40; il était
élève de Hoisselicr. Indépendamment de ses nombreux dessins, nous citerons pour mémoire (juelqucs titres de ses toiles les plus connues : la Part du capi- taine. Circé, Lcda, la Dernière Chanson, elc.
Cet artiste fin, érudit et lettré était aussi un amateur d'art passionné : il a légué au musée de Chiny une collection d'épées des plus rares.
A ce propos, Alexandre Dumas lils, qui fut l'exécuteur testamentaire de de Beaumont, a rappelé sur la tombe de son ami cette anecdote prouvant foute sa générosité et son réel désintéressement : « lu jour, devant moi, un amateur millionnaire (c'était M. Spitzer) lui dit : « Si vous voulez me laisser
LA CAUICATURE ET LES CARlCATLItlSTES
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« choisir vingi épées dans voire collection, je vous mets cinq cent mille francs « sur cette table.
Un mossieu qui se prépare à voyajer sur une macliine à air comprimé. Dessin de Ed. de Beaumont.
« — Merci, lui répondit de Beauniont, ce sont justement celles-là que je a veux laisser au musée de Cluny. »
L'artiste, qui était pauvre, continua à travailler pour pouvoir faire à son pays ce présent royal.
144 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Comme aquarelliste et évanfailliste, le talent d'Edouard de Beaumont rappelle celui de son ami Louis Lcloir, par la grâce de l'exécution; les deux amis ont publié en collaboration une amusante plaquette, dont le texte était signé de Beaumont, et le dessin Leioir : titre, U7i Drame dans une carafe.
De Beaumont travaillait assidûment, en ses dernières années, à un Diction- naire de répée, qu'il termina peu de temps avant sa mort, qui eut lieu en janvier 1888.
EUGENE GiRAUD
Eugène Giraudfut un artiste spirituel. Si son talent, qui était cependant des plus réels, ne le classe pas parmi les peintres illustres, il lui a donné néanmoins une juste renommée. A côté des Enrôlements volontaires , du Prévôt des mar- chands sauvant le daapliin Charles, voici la Permission de di.r heures, celte page gaie et charmante, dont la reproduction par la gravure eût suffi à rendre célèbre son auteui*; mais c'est surtout par ses portraits-charges que l'artiste vaut d'être cité ici.
L'artiste, qui ne se contentait pas de faire des portraits ressemblants, comme Léonard de Vinci, les accentuait encore par la caricature. Jamais Daumier ne fut plus comi(iue, plus étrange, plus imprévu qu'Eugène Giraud, caricaturant le vendredi, passé minuit, tous les personnages qui venaient aux soirées de M. Nicuwerkerke. Tout ce qui, sous l'Empire, conte Parisis dans le Fiijaro, marqua son nom, à un litre quelconque, survit dans ce Panthéon. Et encore chacun y est bien fixé par la caractéristique de son génie, de son talent, de sa bèlise, depuis Delacroix et M. Ingres jusqu'à M. X..., depuis Alfred de Musset et Arsène lloussaye jusqu'à M. Z... ! Ils sont tous là, ceux dont on parlait tant et dont on ne parle plus guère... Bachel y est en tragédienne cl en comé- dienne, en grande dame et en gamin de Paris...
Citons encore, au nombre de ces i)ortrails comiques, ceux de Sainte-Beuve,
LA CARICAIUUE KT LES CA UICATLIUS TES
14S
de Flaubert, etc. Ces petites œuvres sont remarqiialilcs, liahilemcnt dessinées et très artistiques; ces tètes soigneusement modelées, curiensememt di-Formées en vue du rire, ont un cachet de sérieux presque, n'étaient les ]ielit.s corps, ajoutés en hâte, sur lesquels elles reposent.
-e-is
l'oihait d'Eugène Giraud, par Emile Liayard.
Ces caricatures amusaient, provoquaient le rire et la joie, mais elles ne blessaient jamais, et, malgré les propositions les plus avantageuses que lui firent les journaux, l'artiste s'en tint à une collaboration presque exclusive à V Artiste et au Charivari.
Cette merveilleuse aptitude à traduire par un trait aisé et rapide l'aspect des gens, s'affirme bien dans cette étonnante collection de portraits-charges qu'il exécuta aux soirées du Louvre. Là, il choisissait son sujet, et deux heures après il avait terminé un vrai chef-d'œuvre de ressemblance.
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146 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
On trouvait dans ces physionomies comiques non seulement le physique, mais le moral des individus.
A propos de la charge de Sainte-Beuve, nous lisons dans une plaquette cette amusante anecdote :
« Le grand critique, qui n'était pas la beauté même, fut prié par Giraud de venir poser; Sainte-Beuve demanda qu'on remît la séance à huit jours de là, prétendant avoir absolument besoin d'une préparation. Et comme on insis- tait, il finit par avouer qu'il devait subir un petit traitement hydraulique bien connu de M. de Pourceaugnac, afin d'avoir le teint frais.
« Cela, sérieusement, tant il y a de contrastes, même dans les esprits supé- rieurs. Giraud ne manqua pas, lorsque Sainte-Beuve, ainsi préparé, posa devant lui, de le représenter avec un teint de lis et de rose. »
Giraud fut un portraitiste de valeur, grâce à sa grande facilité pour saisir les caractères différents de la physionomie. Hérold, le célèbre compositeur, Jules Janin, Paulin Ménier, l'acteur connu, la princesse Anna Murât, la du- chesse de Mouchy et la princesse Mathilde, tous ces personnages eurent leurs traits excellemment retracés par le pinceau xle l'artiste.
Eugène Giraud naquit à Paris en 180G. Élève de Bichomme et de Her- sent, il entra à l'École des Beaux-Arts, où il obtint le grand prix de gravure au concours de 1826.
Bevenu à Paris en 1(S30, il exposa une belle gravure, la Vierge au coussin vert, d'après André del Sarto; dès lors l'artiste délaissa le burin et se consacra A la peinture.
« Eugène Giraud était le type du peintre de cape et d'épée. Sa renommée remonte aux beaux jours de l'époque romantique Grand ami d'Alexandre Dumas père et de Théophile Gautier, il était le compagnon du premier pon- dant son voyage en Espagne, dont il illustra d'ailleurs la relation, de croquis pris sur le vif. Artiste de goût et d'imagination, il travailla beaucoup pour le théâtre. C'est lui qui a dessiné la plupart des costumes de tous les grands drames de Dumas, les Trois Mousquetaires, la Reine Margot, etc., ceux de Un g Jllas aussi. »
Poin-ait-ohaige île Giislave l'iaiibert. par E. Ciiraiiii. ExUail des Mailrcs de la Caricature au dix-neuviùinc sUcle.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 149
On peut admii'oi" au foyer du tliéàtre de l'Odéon le superbe portrait de l'acteur Bocage, dans le costume des Beaux Messieurs de Dois-Doré, œuvre de l'artiste dont nous parlons.
Eugène Giraud, très affecté par la mort de son fils, une victime du siège, comme Henri Rcgnault, mourut le 29 décembre 1881.
Voici comment nous trouvons racontée la mort de l'artiste : « 11 fut frappé comme il avait toujours souhaité de l'être, sain de corps et d'esprit, le sourire aux lèvres. Sa palette était préparée, son modèle — jeune Hllc cpi'il amusait de ses plaisanteries — était là. — Celle-ci le regardait fumer sa pipe, préliminaire obligé de tout travail chez lui. Le voyant changer de visage, elle dit à un ami qui, le dos tourné, peignait auprès : « Ah! bon, voilà M. Giraud qui me fait la grimace! » L'ami se retourne : hélas! cette grimace était celle de la mort, peut-être celle que Giraud faisait à la vie qu'il quittait résigné, sans appréhen- sion de l'au-delà... »
Amédée de Noé, dit CHAM
Le trait le plus caractéristique de Cham, c'est qu'avec tant d'esprit il était d'une rare bonté. ^< Ce rieur, ce satirique, a dit M. Ludovic Halévy, était le plus tendre des hommes. Tous ses amis lui ont été fidèles, car lui a été fidèle à tous ses amis, et c'était l'homme qui en comptait le plus... Je propose pour son épitaphe ou pour épigraphe de ses albums : Quarante ans d esprit, et pas un de 7néchanceté.
La mesure, l'absence de méchanceté, écrit aussi M. Béraldi, voilà la mar- que de toutes les plaisanteries de Cham...
« Pendant trente ans, d'un crayon bizarre et nerveux, Cham a piqué, à fleur de peau, mais avec ténacité, les hommes et les choses du jour, pêle-mêle, au petit bonheur. »
Voilà, certes, un art tout à fait superficiel, dont l'esprit est toi, il est vrai,
ISO LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
que l'on ne songe qu'à rire, sans s'attarder à l'image, car ces croquis embrous- saillés, peu affriolants d'aspect, ne valent guère par eux-mêmes. Ils grimacent tous, ces petits bonshommes maigres, secs; ils sont chiffonnés, ratatinés; l'ar- tiste les dessine sans prétention, n'allant jamais plus loin que l'esqiiisse.
Cet infatigable crayonneur a laissé des types mémorables qui étaient sa marque; le collégien étrange à képi de soldat, la vieille portière, le papa ])ru- d'homme, le voyou hérissé à casquette impossible, la petite dame à la mode d'antan, le soldat sans précédent, le sergent de ville à tricorne.
Que de bonne humeur et très souvent que de finesse dans les quelques mots explicatifs de ces scènes si vivement enlevées en quelques traits!...
Le grand humoriste, qui était fils d'un pair de France, le comte de Noé (d'où son pseudonyme de Cham, fils do Noé), naquit le 26 janvier 1810, à Paris, où il mourut en 1870, le 0 septembre.
De même que Gavarni, coïncidence d'aptitudes curieuse, Cham, dont les facultés mathématiques étaient très développées, avait aspiré, tout jeune, à l'École polytechnique; plus persévérant que son illustre devancier, il fut même un brillant élève de cette école.
Mais bientôt l'esprit de critique que Tartiste sent en lui se réveille, sa pen- sée s'affranchit, et sa plume, lasse de tracer des chiffres, prend son essor joyeu- sement vers le rire.
Nous retrouvons ensuite Cham dans les ateliers de Paul Dclaroche et de Charlet. Ses débuts remarqués datent de 1848; il fut à cette époque une des gloires du Musée Philipon et du Charivari.
Dès lors la production de l'artiste est énorme; elle se confine dans un cadre étroit, dans une expression petite; ce sont comme des gouttes d'esprit, dos brindilles, des riens d'une drôlerie très nouvelle.
Le comique de Cham a ceci de particulier qu'il n'est pas débordant; il est railleur à froid, correct jusqu'à la raideur; c'est une verve de pince-sans-rirc, qui amène sur les lèvres un sourire spécial.
Cet artiste, dont la verve est toute parisienne, fut l'un des représentants les [•lus vivaces de l'esprit particulier de la capitale. Ni profond comme Gavarni,
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
loi
ni puissant comme Dauniier, mais taquin et liarceleur, Cham cultive la « scie » et s'achavne à détruire la logique pour déséquilibrer le « sérieux » ; c'est toute une technique personnelle du rire, en passant par le ricins amer. On pourrait seulement reprocher à cet esprit ses redites et le manque de variélé dans le comique; c'est toujours à cause du contraste et du sang-froid mal en situation
Porlruit de Cham, par Emile Bavard.
que Cham nous amuse, à moins que cela ne soit encore grâce à l'éternel para- doxe. On sent la manière du travail dans cette verve; c'est de l'esprit à renver- sement, qui consiste souvent en la mauvaise présentation de la logique, comme ceci, par exemple : « Si vous dînez pour la première fois dans une maison, ne lancez pas des boulettes de pain à la maîtresse de la maison ; attendez que vous soyez entré un peu [»lus dans son intimité... » C'est un procédé que l'on sent et dont le charme, toujours le même, finirait par être fatigant à la longue.
Ses charges politiques ont ceci de particulier qu'elles ne présentent jamais cette jalousie haineuse que l'on rencontre souvent dans ce genre, surtout lorsque
152
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
celles-ci sont dirigées contre la France. Fidèle à son système de satire, Cham, en effet, n'indique aucun remède aux plaies qu'il découvre, mais il prend un malin plaisir à les découvrir; il soulève seulement le coin d'an rideau derrière lequel il se passe quelque chose de drùlc ou de ridicule; c'est presque de la... distraction, de la curiosité, mais jamais méchanceté de sa part; il frappe juste, mais sans blesser jamais.
Il a publié un nombre considérable d'albums où l'histoire des idées et des mœurs sociales, politiques, artistiques et littéraires de ces trente dernières
■^w5
r?essln ae itiiam. Kxti':iit de Vodijasve ik Pataud et de son cKie» Fricot (Helzel et Ci" éditeurs).
années, « histoire vue avec une légère myopie conservatrice », est en quelque sorte condensée. Cham effleure à ce point délicatement les choses de la poli- tique, qu'il sait se faire accepter dans un journal d'opposition, malgré son opi- nion manifestement contraire.
Devant cette expression de bonhomie et de rire fin, on pense à Labiche, le côté philosophique en moins : car ici la pensée ne va pas plus loin que le dessin, l'idée n'est pas large, le mot est drôle seulement.
Avec les collections de journaux dont il conliilma à augmenter la vogue, et ses albums, le nom de Cham durera longtemps, car il résume exactement la manière d'une époque, ses préoccupations, sans entrer dans le fort de l'ana- lyse, mais en se faisant alertement l'écho des frivolités et des menus faits, ave^ •ine indifférence simulée i'I une grandeur très amusante.
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
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Une ligne ilo la iilume alerte de Cliam sous une ébauche de son crayon fantaisiste en disait souvent plus qu'un long article d'un grave journal. L'in- fluence qu'il exerça dans les plus sérieux événements politiques en est la preuve.
Ce Sancho par l'esprit et ce Don Quichotte par le cœur ne s'attaque qu'aux causes injustes et malhonnêtes; ce courageux champion n'a qu'un parti, celui du bien contre le mal, et lorsqu'il fait siffler son fouet, il provoque toujours le rire, et jamais la rancune.
Cham apporte dans son œuvre un sérieux dans la folie qui désarme ; c'est là toute sa manière, toute sa façon du rire.
Dessin de Cham (même sour
A la ville, l'artiste avait autant de gaieté et d'imprévu que sur le papier; il contait avec un flegme et un léger accent, tous deux britanniques, et la portée de ses boutades était encore accentuée par le contraste de cette impassibilité.
M. Pierre Véron, dont l'esprit délicat présida si longtemps aux destinées du journal le Charivari, nous conte sur Cham, qui fut l'un de ses meilleurs collaborateurs à cette époque, quelques anecdotes; nous en citerons quelques- unes au hasard.
Il donnait — hôte exquis et cordial — des dîners fréquents, et parfois aussi des soirées fort suivies par les notabilités de l'art et des lettres.
D'un bout à l'autre du repas, s'il s'agissait d'un dîner, Cham se répandait en ironies dont ses propres menus étaient le thème.
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Ibi
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
On apportait un poisson.
« J'espère, Messieurs, disait-il, que vous serez plus heureux que mes der- niers invités. Je leur ai servi un saumon qu'un orage soudain avait rendu phos- phorescent. C'est au point que nous avons éteint toutes les lumières et que le dîner s'est terminé à la lueur qu'il projetait. »
Recevait-il pour la première fois quelque personnage do distinction (jui croyait devoir procéder avec cérémonie, Gham guettait.
Tout à coup on le voyait tirer son carnet de sa poche :
« Vous permettez? disait-il à son solennel voisin.
— Je vous en prie, faisait celui-ci en s'inclinant.
IC-iii ili'CiiAM (môiiip source'
— Je mets en note que vous avez repris deux fois du perdreau, pour ne pas oublier de ne plus inviter une personne qui mange tant. .. »
... Et, de son air le plus aimable, Gham, se faulilaut à travers ses invités et s'adressant à quelque personnage de mine sévère : « Avez-vous goiité le puncli ?
— Mille remerciements. Je n'en piends pas.
Jo le regrette. Il est abominablement mauvais. »
Et il sortait gaiement, en s'inclinant.
Voulez-vous encore un spécimen des charges de Gham? Un jour il passait rue d'e La Hochefoucauld; il avise, venant sur le trottoir opposé, Ruggieri, l'ha- bile artificier, qui était un ami intime.
LA (.AUICATUIIE ET LES CAIllLATUIllSTES
Cliam traverse rapidement la rue et, se plantant devant Ituggicri en ges- ticulant et en décrivant avec ses bras des arabesques destinées à siamler les fusées, les soleils. 1<'S |)élards :
^2^''Mk
Dessin de Ciiam iiiciiie sjurce,.
« Patara tata !... Pif, paf! Boum !... Pchilt... Patava tata... » Un feu d'ar- tifice entier, mimé avec accompagnement d'onomatopées variées. Tout à coup Cham s'arrête, contemplant avec stupéfaction le monsieur, qui le contemple de son côté avec almrissemcnt... Cham s'est trompé... Ce n'est pas Rug-
gieri ! . . .
Alors, termine M. Pierre Véron, sans se troubler, reprenant un air majes- tueux, il salue l'inconnu et poursuit son chemin...
loG LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
On n'en finirait pas si l'on voulait faire connaître le Cham rieur, toute cette gaieté gamine si loin maintenant !
Cham avait pour le théâtre une véritable passion : il fit même jouer quel- ques petites pièces excentriques qui eurent du succès ; en voulez-vous les titres suggestifs? Le Serpent à plumes, opérette-boulTe, dont l'excellent Léo Delibes écrivit la musique ; Un Malade au mois, avec écwHe et remise, en collaboration avec Albert de Lasalle (1869) ; le Myosotis; Aliénation mentale et musicale, avec W. Busnach; X Œil du commodore; etc.
Les aspirations de Cham, en matière de théâtre, étaient à ce point élevées, que s'il s'était écouté il eût tout quitté pour faire du vaudeville ou de l'opérette.
Sur la tombe de l'amusant dessinateur, M. Ludovic Ilalévy lui dit à ce sujet : « Faire du théâtre, mon cher Cham, mais vous en faisiez tous les jours, sans le savoir, sans vous en douter; vous en faisiez, et du meilleur, et du plus sérieux, sous une apparence légère... »
On sera frappé de la justesse de ces paroles en feuilletant entre autres les deux albums de l'artiste intitulés Douze Années comiques et tes Folies pari- sienties, cette dernière œuvre agrémentée d'une préface du peintre Gérôme.
Il n'y aurait plus qu'à réunir tous ces « mots », les adapter â une intrigue, et l'ou obtiendrait en effet, facilement, des scènes de théâtre parfait; la jus- tesse dans l'observation, la vérité de l'expression et le mouvement, sinon la vie, tout y est.
« Physiquement, Cham rappelait, bien que corseté dans une étroite redin- gote de coupe militaire, le type convenu de Don Quichotte, avec la paire de longues moustaches cirées émergeant de deux joues fort creuses.
Correct, bien droit, l'artiste affectait une allure militaire très en rapport avec ses goûts ; il avait toujours, en effet, professé pour la carrière des armes une }>rédileclion qui se trahissait parfois même par des regrets rétrospectifs. »
La production de Cham a été d'une fécondité incroyable ; elle s'explique, il est vrai, en voyant son œuvre dessiné, qui ne prouve seulement qu'une grande facilité de crayonnage, en dehors de toute élude; mais il y a Heu de s'étonner de la dépense énorme d'esprit que l'on rencontre dans les légendes qui souli-
LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES Li-
gnent les croquis ; quand on pense que pour douze sujets choisis par le direc- teur du Charivari notamment, l'artiste en proposait une trentaine, avec sou- vent deux ou trois légendes au choix, on demeure étonné du prodige !
Cependant, cet esprit à heure fixe, à la première sommation, cette inspira- tion féconde et sûre d'elle-même qui accourt lorsqu'on la réclame, ne confine- t-elle pas à ce système d'imagination dont nous avons parlé plus haut?
Lorsque Cliam fui promu chevalier do la Légion d'honneur, ce lui fut une vraie joie, qu'il ne dissimula pas.
« Je n'ai jamais eu de plus hcUe lleur à ma boutonnière, » dit-il d'un air enjoué.
Puis, humblement :
« Me voilà enfin comme tout le monde; ne faut-il pas que chacun porte sa croix ? »
L'artiste, là, se révèle spirituel encore, dans le contraste qui lui est cher; à côté du mot gai, la note attendrie, voilà tout l'homme et tout l'œuvre.
GREVIN
Grévin fut surtout un esprit parisien. Gaie sans profondeur, la verve de cet artiste « émoustille » le cerveau simplement, elle évoque agréablement les souvenirs d'un temps et d'une mode, l'œuvre entier exhale un parfum déhcieux de roses fanées.
Bavardages épars, notes prises au vol que toutes ces légendes, dont l'élo- quence succincte, gamine, effrontée, fait vibrer aussitôt l'image sans cesse pareille au trait trop habile, un peu froide.
Grévin fit des croquis de sentiment, non des études ; s'il manque de force dans l'analyse, il pense juste derrière les fantoches fardés qu'il anime; s'il ne vit pas ses personnages, il a entendu quelque part les paroles qu'il leur prête.
De même que l'on dit : la lorette de Gavarni, la grisctte de Monnicr, la
138 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
femme de Grcvin est typique et bien à l'artiste ; les lions et les dandys d'antan n'ont rien de commun, dans le même ridicule pom'tant, avec les gommeux et les boudinés signés Grévin.
De même que l'inefiable crinoline avait inspiré tout un comique et marqué une époque, la « tournure », cet autre postiche ridicule si en faveur à l'heui'e du grand caricaturiste, devait imprimer à son œuvre un cachet reconnaissable.
Voyez la femme de Grévin, si peu en équilibi'o sur ses jambes, au chic étrange, tout ce corps contorsionné, aplati par devant, pour jaillir avec plus de force sous la pyi*amidale tournure ! Quelle ligne amusante par le galbe à outrance.
Grévin a attaché son nom à celle déformation spirituelle, à celte grâce mutine, souple, qui fut baptisée femme, mais qui cependant n'a jamais existé ainsi.
Cette vision décorative de la femme, un peu japonaise par l'esthétique, mais si parisienne d'esprit, réalise le charme de celle-ci sous une forme piquante bien caractéristique, malgré sa non-vérité.
La femme de Grévin, dans son aguichcment et toute son afféterie préten- tieuse, ne sera donc jamais un document pour retrouver un jour le type do la femme d'alors; elle demeurera la fantaisie d'un artiste, une maquette habile- ment troussée, un symbole presque, mais non un portrait, ni même une indi- cation. Si les femmes, lorsque la renommée de l'artiste grossit en se populari- sant, s'efforcèrent de ressembler à cette création, elles n'en approchèrent que bien peu dans leur grâce, autre, mais différente de cette expression convenue.
Le dessin de l'artiste consiste en une formule curieuse, toujours la même, mais non fatigante, car elle api'esque son style propre, une ordonnance mathé- matique.
Le trait est hardi, sûr, avec des pleins et des déliés, toutes conventions d'expressions bien arrêtées pour confiner à la seule facture.
Pour arriver à ce résultat d'audacieuse netteté et de volonté dans le rendu, Grévin procédait comme tant d'autres caricaturistes actuels, c'est-à- dire au moyen de calques successifs, éliminatoires, apposés sur un croquis de
LA CAIIICATIÎHE ET LES (,A II ICATURISTES
1 :;9
recherche, phis laborieux; de la sorte il obtenait un dessin net, triomphant de (unie fatigue ai)|iai'('nte, fait comme à main levée.
Ne cherchons pas là de Tari, le mot serait bien gros pour (hîsigner un si
Portrail di' Giv'vin, par lùiiili' linvarrl.
facile crayonnage tout de chic et de répétition sans l'effort vers la nature. L'as- pect seul de ce tout, exprimé par l'image et la légende, doit nous suffire; c'est de la littérature illustrée, à proprement parler.
Daumier, lui, provoquait le rire plutôt par son dessin sans cesse renouvelé par la recherche d'art et l'effort de l'étude. Cham, Grévin et même Gavarni furent davantage des « légendistes ». Grévin, semble-t-il, comme dessinateur de mœurs, vient aussitôt après Gavarni; les deux artistes n'ont, au reste, de
IGO LA CAUICATURE ET LES CARICATURISTES
commun que la pareille sympathie de leur plume pour les boudoirs, les bals, les coulisses des théâtres et pour tout cet éclaboussement factice des joies momentanées de la vie.
« L'œuvre de Grévin est, en quelque sorte, le complément de l'œuvre de Gavarni. Avec les magnifiques lithographies de l'un, avec les charmants croquis de l'autre, on pourrait un jour reconstituer l'histoire de la vie parisienne dans la seconde moitié de ce siècle, si tous les autres documents venaient à dispa- raître. » A côté de celte observation d'Albert Wolfî, citons l'exclamation de Pierre Véron : « Ce n'est pas Gavarni II, c'est Grévin I"! »
L'œuvre de l'un, aux tendances souvent doctorales, moralisatrices, n'a en effet qu'une vague analogie avec l'œuvre de l'autre, et encore à cause delà voie d'analyse choisie; Gavarni réformateur et Grévin fantaisiste au hasard n'ont pas échappé, malgré leur différence, à la loi inévitable des comparaisons.
Pas plus que Gavarni, Grévin ne loucha aux choses politiques : sa verve tx-anquillc ne s'adaptait guère à la présence d'esprit immédiate que nécessite ce labeur spécial; d'autre part, plus souriant que combatif, l'artiste qui nous occupe préféra le parfum délicat des féminités à la griserie belliqueuse de la poudre.
Pendant la guerre, cependant, la verve de Grévin s'impressionne, sa « petite femme » se transforme, elle abandonne ses frivolités et devient chau- vine. Si elle garde tout de même sa pareille frimousse, sa cambrure-type, elle se fait sérieuse, sans grandeur il est vrai ; il semble que cela lui soit d'ailleurs impossible, réalisée qu'elle se trouve en une facture' aussi mièvre.
Malgré cette brusque transition dans sa manière, l'artiste reprend volon- tiers, après nos désastres, la marche sereine de ses idées.
Au reste, il ne connaît pas la cruauté; sa philosophie est douce et légère- ment caustique, loin de la morsure cuisante qui s'attache maladivement à la cri- tique faite au bout du crayon. Il s'assied simplement dans un milieu, ajoutant son propre sel à la parole entendue, mêlant son originalité à l'âme d'autrui.
Grévin fut toujours éléganl, et les loques dont parfois il affuble ses men- diants ont l'air de franges de soie; on ne sent pas suffisamment la nature dans
N"est-c'|Kis, l-i'tilo more, qu'au féminin, lioninio ça fait onim'IcUu Dessin de A. (IRtiiN Jouniat ainusaiit).
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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 103
ce talent, pour être persuadé des nuances qu'il recherche pour nous peindre la vérité; la légende seule, alors, nous donne l'illusion.
Tous les personnages de cet artiste sont factices; en effet, ils rappellent les types conventionnels du théâtre, où il est entendu que le concierge sera coifTé d'une calotte à gland, et que l'employé de bureau aura les bras pris dans des manches de lustrine.
Voyez les « larbins » de Grévin, leur perruque rouge, leur gilet suranné : comme tout cela est peu étudié et garde seulement la tradition !
Certains types cependant, ceux de la mère d'actrice entre autres, outra- geusement cynique, cupidement protectrice, et du « vieux beau » gâteux, pré- tentieux, ont été, avec la bonne complaisante de ces « dames » et l'hilarant gommeux, des créations à retenir.
Croquées en charge, certes, mais si drôlement présentées!
Les enfants de Grévin, eux aussi, méritent, par leur étonnante imperti- nence, une mention spéciale. Ils n'ont rien de leur âge; leur naïveté est fausse et n'a pas le charme de la vérité, mais cependant l'artiste qui les fait parler est si habile et proGte avec tant de malice de leur prétendue naïveté pour leur faire tout dire, que l'on est désarmé par le rire.
« En ces scènes de mœurs écrites ou dessinées, a dit M. Grand-Carteret, on retrouvera quelque jour tous les abaissements, toutes les infamies de notre seconde moitié de siècle. »
Grévin n'a-t-il pas cependant un peu poussé au noir nos turpitudes? Comme ses légendes sont souvent brutales et présentées sous la forme d'un bon mot plutôt !
Dans ses dessins, même cambrure partout, le profil sans cesse pareil, fait d'un trait de plume, un point pour une bouche, un rien pour les yeux, le nez, et le tout harmonieux cependant, curieux, bien personnel, très agréable, à en juger par le nombre de vains imitateurs qui s'acharnèrent à copier la factm*e du maître parisien en pleine vogue.
L'œuvre de Grévin, disséminé dans le Journal amusant, le Charivari et le Journal pour rire, a été réuni en albums, pour la grande joie de la plupart.
164 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES
Le caractère grivois de bon nombre de ces spirituelles pages nous prive malheu- reusement du plaisir de citer quelques-unes des meilleures légendes de l'artiste, mais écoutez celle-ci :
« N'est-ce pas, petite mère, que du moment que la personne croit ce que vous lui dites, c'est pas mentir? »
Indépendamment de la collaboration de Grévin aux journaux d'images, l'artiste a illustré beaucoup de petits livres de genre, d'un attrait littéraire moindre le plus souvent, destinés à des bibliothèques sentimentales plutôt. A proprement dire, ce ne sont pas des illustrations, mais bien des croquis [jUis ou moins en rapport, semés çà et là comme des signes do ponctuation dans le texte. Ces essais de décoration du livre n'offrent guère d'intérêt; ces taches, ces croquis sommaires, apparaissent puérils, presque inopportuns; cette faeililé dans le crayonnage, propre à l'artiste, semble niaise tant elle est insuffisante, lors- qu'elle n'est pas soutenue par le brin de plume com|)lémentaire.
Cet artiste pétillant de verve et de malice sculpta aussi, avec cette seule même intuition de la nature, des statuettes d'une élégance excessive, empreintes de cette même grâce attachante que leur soufflait l'artiste en dehors de toute prétention; elles eurent leur succès, ces figurines en terre cuite rehaussée de couleurs, celle de la Mouche d'or entre autres, qu^il avait modelée dans un cos- tume créé à l'intention d'une féerie portant ce nom, représentée au Chàtelet.
Car Grévin fut aussi un excellent dessinateur de costumes de théâtre; son imagination très ouverte s'entendait à la perfection pour vêtir la Parisienne, ou mieux pour la dévêtir avec goût; son talent coopéra au succès de nombreuses pièces de genre; citons entre autres le liallcf de lu iieuje, à la Porte-Saint- Martin. Les artistes en renom vinrent demander au caricaturiste des atours nou- veaux pour parer hîur grâce. L'ingéniosité de celui-ci a beaucoup aidé aussi au talent actuellement déployé dans les recherches du costume de fantaisie. Grévin osa le premier les tons heurtés, les retroussés heureux et les déshabillés qui sont tant en faveur à noire époque. Celte collection de costumes excelle en trouvailles de tons et de forme, elle est chai'mante et demeurera toujours jeune sur ces mannequins d'un chic débordant, inouï, aussi faux que les couleurs (1(>
— Monsieur, Madiinie lu concierge, c'est moi.
— Excusez! Mademoiselle Floride, S. V. P.
— C'est un peu haut pour Monsieur, mais si Monsieur a la bonté de me dire ce qu'il lui veut, je vais le lui acousliquer. «
Dessin de A. Grévin (Jouriutl amiisanl).
LA CAIUCATLIHE ET LKS CAUICATIRISTKS 107
l'ensemble, parce qu'ils évoquent une forme conventionnelle agréable, yràcc ù leur coloris do papillons rares.
« Dans les théâtres, dit M. Adrien Marx, Gréviii veillait lui-même à l'exécu- tion de ses indications. Au besoin il taillait de ses mains en plein drap le pour- point ou le haut-de-chausses d'un personnage nouveau créé au dernier moment par les auteurs consciencieux. On le rencontrait, armé d'une paire de ciseaux énormes, dans les escaliers qui conduisent aux loges des actrices. Sa barbiche et ses cheveux parsemés de fils de soie dont les extrémités serpentaient sur son dos et sur sa poitrine, lui donnaient l'air des Fleuves du jardin des Tuileries. De ses poches pendaient en ballottant des bouts de ganses et des lambeaux de galons. Il arrêtait parfois au passage une figurante qui descendait en scène, lui relevait les cheveux et donnait aux plis de sa tunique une ordonnance harmo- nieuse... »
On raconte même qu'un tailleur pour dames, séduit par l'élégance supé- rieure de la « femme » de Grévin, demanda à l'artiste sa collaboration exclu- sive, à des conditions particulièrement avantageuses...
Le plus grand mérite de Grévin, à notre avis, est d'avoir résumé l'esprit d'un moment et surtout une mode; il vivra longtemps aussi dans sa Parisienne, plus à cause de la forme dans laquelle il l'exprima que par ce qu'il lui lit dire.
Alfred Grévin naquit à Epineuil (Yonne) en janvier 1827.
A ses débuts, nous trouvons le jeune homme, modeste employé dans les bureaux du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée. Longtemps il mène cette vie monotone, crayonnant sans cesse, cherchant un coin de liberté dans le rêve qu'il caresse.
Encouragé par des succès qu'il obtint auprès de ses collègues, l'artiste, joyeux devant la vocation qui enfin se révèle, abandonne son emploi et porte ses croquis au Petit Journal pour rire (1859).
A partir de cette époque, l'artiste est lancé et connaît la vogue ; il produit sans ari'èt des milliers de dessins, au hasard de l'esprit et de la trouvaille, et le rire fuse, le sourire plutôt, court sur les lèvres, car la verve de Grévin fut
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davantage fine et ne s'abandonna jamais à la vulgaire plaisanterie, à la grosse gaieté.
Dans cette fièvre trépidante de production, cet esprit sans cesse en alerte devait fatalement être blessé par le surmenage. Sollicité par une société pour l'établissement d'un musée de cire, Grévin se prodigua à cette œuvre, à laquelle il attacha son nom et donna ses derniers rayons.
Lassé de la lutte infernale, des attractions mondaines et des joies du bou- levard, l'artiste s'était retiré bientôt à la campagne, aspirant au calme reposant dont il avait tant besoin; il habita vingt ans Saint-Mandé. Puis, immobilisé par l'ataxie qui l'étrcignit durant deux années, Grévin suivit, do sa retraite, les événements de la vie parisienne, dans le vague écho de son cerveau alangui.
« La dernière fois que je vis Grévin, conte M. Lemercier de Neuville, ce fut en mars 1889, à Arcachon, chez Nadar. Quand je me présentai dans le salon, je vis, se détachant en noir, sur une large baie donnant sur la mer, deux grands personnages vêtus d'une longue robe de chambre rouge, coiffés d'un béret bleu et fumant leur pipe. C'étaient Nadar et Grévin.
L'un, Nadar, toujours jeune et gai malgré ses cheveux blancs, l'autre abêti, farouche, muet. La paralysie faisait son œuvre lentement, mais sûrement.
Ce salon, assez grand, était tapissé du haut en bas de toutes les œuvres de Nadar. Plus de deux mille personnages, tous illustres, étaient là, grimaçants et ressemblants malgré la défiguration de leurs traits; au premier abord, c'était sinistre et grotesque : on aurait cru voir un musée japonais avec ses monstres fantastiques. Dans leur ensemble, ces figures ne prêtaient point à rire, et, de fait, la caricature, au point de vue du comique, ne survit pas à l'actualité.
Grévin regardait tout cela d'un œil morne. On lui avait défendu de tra- vailler, du reste il no le pouvait plus. Il causait à peine et passait sa journée à regarder les voiles blanches des bateaux pêcheurs qui se croisaient sur le bassin d'Arcachon.
Parfois soulonii |.ar une canne, il faisait en titubant une petite promenade .laiis la forrl d<' pins, mais il rentrait bien vite, impatienté de ne pouvoir raar- cber à sa fantaisie... »
LA CARICATURE RT LES CARICATURISTES 10!)
Loi'S des obs("'(|iiL's de l'artiste, .M. Cli. Foi'iiU'iitiii, qui coiii|ilait au nom- bre des amis du maître caricaturiste, pria M""" G ré vin de lui montrer la salie qui servait d'atelier à son mari. « J'arrivai, conte le narrateur, après avoir gravi un étroit escalier en bois, à une petite pièce dont la fenêtre s'ouvre sur la façade : elle est carrée, fort exiguë et pauvrement meublée : un lit en fer, un fauteuil fatigué, une cbaise et une table de travail. « C'est ici, Monsieur, me dit « la veuve de l'artiste, que mon mari dessinait le plus souvent, et jamais à la « même heure : le matin, le soir, dans la journée, quand sa fantaisie lui mettait « le crayon en main. C'était, sous ce rapport, l'homme le plus original et le plus « fantasque; et si ce détail peut vous intéresser, je vous dirai que la table que a voilà est la seule dont se soit jamais servi l'artiste. Il la faisait descendre tantôt « dans un autre atelier que vous verrez tout à l'heure à travers un vitrail, tantôt « dans un jardin où il lui arrivait parfois d'installer ses cartons. Ce meuble ne « le quittait pas, et c'est sur cette planche qu'il a fait ses meilleurs croquis. »
« Puis nous fîmes le tour de la maison : par derrière, à quelques mètres de la tranchée où d'instant en instant passent les trains de Vincennes, M°" Grévin me montra du dehors l'atelier-fumoir : à travers les vitraux coloriés, je distin-